L'évacuation et les marches de la mort

Le 6 avril 1945 commence l’évacuation de Dora durant laquelle les prisonniers seront forcés de quitter les camps et kommandos dans des conditions épouvantables.

Carte du trajet d’évacuation de Dora vers Gardelegen René Morel raconte ce périple dans son récit déjà cité plus haut Les derniers supplices ou Mémoires d'Apocalypse: "Les convois ferroviaires qui emmenaient les déportés vers cette destination fatale étaient constitués en général de wagons à charbon qui provenaient de l’évacuation du bassin minier de Haute-Silésie devant l’avance de l’Armée rouge. Pour les SS, peu importait la souffrance des détenus transportés.   Quand le train arriva et que les sept cents déportés de la SS Baubrigade IV durent monter dans sept wagons à charbon, sous les injures et les coups, toutes les folles illusions sur leur sort s’évanouirent. Et quand, debout, serrés comme des sardines en boîte, tous ces êtres squelettiques découvrirent que leurs pieds reposaient sur une poussière bien noire, beaucoup comprirent qu’une très dure épreuve commençait. Oui, un effroyable calvaire commençait sous la pluie. Les gros nuages noirs qui les avaient accompagnés jusque-là crevèrent vers 9 heures au moment du départ. Oui, il pleuvait ce 6 avril à Ellrich, comme il avait plu, dix mois plus tôt, le 6 juin 1944 à leur arrivée.

Quand les sept cents déportés squelettiques de la SS Baubrigade IV étaient montés dans les wagons à charbon, le train comprenait déjà un certain nombre de wagons identiques occupés déjà par d’autres détenus. Ce convoi avait été formé la veille à Niedersachswerfen où environ 800 déportés venant du camp de Rottleberode avaient pris place. Et c’était un chef SS du camp de Rottleberode, l’Hauptscharführer Eberhard Breunig, (adjudant-chef) qui avait la responsabilité de ce convoi. C’était un fanatique hitlérien ainsi que son adjoint, l’Oberscharführer Braum, (sous-officier SS).

Rottleberode était aussi un camp de concentration rattaché à Dora. Il s’y fabriquait, dans la célèbre grotte de Heimkeble, des trains d’atterrissage d’avions militaires pour la Luftwaffe. [...] Si les Postens, les gardiens qui encadraient des déportés de la SS Baubrigade IV, étaient tous des auxilliaires de la Lutfwaffe ou des droits communs allemands, ceux de Rottleberode et ceux venus de Dora étaient surtout de jeunes SS Totenkopf.

Il faut rappeler que Dora Mittelbau, base secrète des nazis par excellence, où étaient fabriquées les fusées VI et V2, était le seul camp de concentration hitlérien à être gardé entièrement par des SS Totenkopf. Breunig Eberhard, le chef du convoi, était bien connu à Dora où il avait été affecté en premier lieu avant d’être à Rottleberode. A Dora, ce fanatique hitlérien de grande taille et à la figure en lame de couteau, s’était distingué par sa cruauté vis-à-vis des détenus qui l’avaient surnommé Le Boucher.

C’est donc ce chef SS cruel qui allait influer sur le sort tragique des déportés dont il avait la charge de conduire à Bergen-Belsen, au N/O de l’Allemagne. Mais le Ciel en premier lieu et le cours de la guerre allaient modifier son ordre de mission. Quand le train quitta Ellrich en direction de l’Ouest, quand il passa aussitôt dans le petit tunnel, cinq jours et cinq nuits d’un effroyable supplice commençait pour tous les déportés de ce dernier convoi à quitter la vallée de la Zorge. Il pleuvait toujours à la sortie du tunnel. La pluie avait même redoublé de violence quand le train s’arrêta dans la petite gare de Walkenried où plusieurs centaines de déportés de la SS Baubrigade III, en provenance des camps de Wieda et de Mackenrode, prirent place à leur tour dans des wagons à charbon. Il en sera de même un peu plus loin pour les déportés de Nixei-Osterhagen. Ce sera donc environ 2.200 à 2.300 déportés qui devaient être acheminés dans des conditions particulièrement inhumaines vers le grand camp de Bergen-Belsen.

Après ces arrêts successifs, avec nos couvertures au-dessus de nos têtes pour nous protéger de la pluie, le train, roulant lentement, arriva en gare d’Herzberg où il fut dirigé dans l’après-midi du 6 avril sur une voie de garage où la locomotive fut décrochée du convoi. Priorité était donnée à la voie ferrée pour le passage de convois militaires allemands. Il en passera plusieurs durant la nuit tandis que la pluie avait cessé. Et au matin, miracle !, le ciel était tout bleu. Un grand soleil vint sécher nos couvertures et nos tenues rayées mouillées. Toujours debout, tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, nous pensions être libérés dans cette petite gare après cette première nuit très pénible. La souffrance était une permanence. Il était impossible de s’asseoir tellement nous étions serrés les uns les autres. Mais l’espérance d’être libérés sous peu nous aidait à tenir le coup. Nous savions que les américains approchaient.

Cependant, vers onze heure du matin, heure solaire, une locomotive fut accrochée au convoi et le train partit lentement en direction du N/O. Nous avions à peine parcouru un kilomètre que trois chasseurs américains frappés de l’étoile blanche, des P38 à double fuselage, des Lightning, fondirent sur le convoi comme des éclairs et immobilisèrent la locomotive d’un premier coup de roquette. L’arrêt brutal nous précipita les uns sur les autres dans une mêlée indescriptible. Mais bien vite nous dûmes reprendre nos esprits car nous étions attaqués par les avions bimoteurs qui crachaient le feu de leur canon et de leurs quatre mitrailleuses en capot.

Sous un déluge de balles traçantes et de roquettes, ce fut un sauve-qui-peut général tandis que les avions bipoutres tournaient au-dessus de nos têtes dans un ballet de Mort. Tous ceux qui avaient encore de la force se hissaient au-dessus des parois métalliques avant de se laisser retomber lourdement sur le ballast et de filer au plus vite sur la pente herbeuse de la colline. A cet instant, je pus mesurer encore une fois la puissance de l’instinct de conservation capable de donner une force surhumaine dans les moments extrêmes. Les SS et autres Postens obéissaient aux mêmes réflexes sans trop se soucier de nous. Eux aussi, essayaient de sauver leur peau en ayant la peur au ventre.

C’est ainsi qu’au cours de cette attaque aérienne, qui dura au moins dix longues minutes, plusieurs déportés purent s’évader en gagnant le sommet de la colline. Ce ne fut là, hélas !, que quelques cas isolés, car l’ensemble des 2.200 à 2.300 suppliciés subirent l’attaque avec toutes ses terribles conséquences, c’est-à-dire avec un certain nombre de morts et de blessés. [...]  Malgré cette douloureuse épreuve, debout dans leurs wagons à charbon, les déportés, dans leur immense majorité, reprirent espoir. Le train étant immobilisé, beaucoup pensaient connaître en ce lieu les joies de la libération car le bruit du canon que nous entendions au loin nous confortait dans ces vues.

C’était méconnaître le fanatisme et l’acharnement du chef SS du convoi ainsi que ceux de certains militaires allemands de la Wehrmacht. Parmi ces derniers il y en avait, comme August von Kagenek, ce colonel à la tête d’un régiment d’automitrailleuses, qui voulait poursuivre le combat jusqu’au bout. Pourtant c’était une époque où les soldats allemands avec leurs officiers se rendaient par centaines, par milliers, aux forces anglo-américaines. [...]  C’est ainsi que l’Hauptscharführer Breunig eut le temps de récupérer une locomotive qui vint vers 17 heures tracter à nouveau le train de l’Epouvante. Une fois de plus nos espoirs disparaissaient avec la fumée de la locomotive qui nous conduisit à Osterode, ville qui avait subi un violent bombardement aérien peu après l’attaque du train. Là, malgré les voies très endommagées qui avaient été réparées à la hâte, une seconde locomotive fut accrochée au convoi pour nous faire gravir les pentes du Harz en fin de journée. Après Seesen, il était impossible d’aller sur Hildesheim à cause des destructions opérées sur cette ligne par l’aviation alliée qui s’en donnait à cœur joie avec le beau ciel bleu. C’est pourquoi notre fanatique de SS, voulant à tout prix accomplir sa dernière mission, avait choisi de nous faire arriver à Bergen-Belsen par une voie détournée en passant par Magdebourg.

Au cours de la nuit du 7 au 8 avril, le train de l’Epouvante fit halte à Halberstadt après avoir contourné le massif du Harz par Goslar et Vernigerode. Et là le chef du convoi ne s’occupa pas le moins du monde de faire distribuer quoi que se soit à ses détenus. Ni eau, ni nourriture. Dans la matinée du 8 avril le train repartit donc en direction de Magdebourg. Il faut dire - nous l’apprendrons plus tard - que peu après avoir quitté Halberstadt, un raid massif de l’aviation alliée détruisit la ville à 80 %. C’était toujours dans le but d’annihiler toute résistance allemande dans le Harz. [...]  Ce fut sous un grand soleil que le convoi de l’Epouvante arriva à Magdebourg vers midi pour stationner longuement à proximité d’une des deux gares de cette grande ville. Avec la chaleur, une très grande soif s’installa dans les gosiers secs. Par notre trépignement continu, une abondante et fine poussière de charbon recouvrait la plupart des visages des suppliciés. Mais dans cette gare de Magdebourg, il se produisit un fait étrange qui mérite d’être mentionné. Un sergent auxiliaire de la Lutfwaffe, Posten de la SS Baubrigade IV, entreprit, sous la risée des jeunes SS, de porter à boire à quelques uns. Tâche immense qu’il ne put accomplir qu’avec sa gamelle de soldat. Notre wagon ne bénéficia pas de cette heureuse distribution, mais ce geste d’humanité fut ressenti par un certain nombre d’entre nous avec beaucoup d’émotion.

C’est sans doute à cause du comportement particulièrement inhumain du chef SS Breunig Eberhard qui refusait toujours de nous distribuer quoi que ce soit, qu’une dissension éclata avec le chef SS de la SS Baubrigade III dont un certain nombre de détenus se trouvaient dans ce train. Toujours est-il, que ce chef SS dont nous ignorons le nom, décida, ici à Magdebourg, de reprendre sous son contrôle tous les détenus de la SS Baubrigade III, environ 6 ou 700. Ils furent donc dissociés du convoi initial et certains partirent ensuite en direction de Letzlingen. Nous apprendrons plus tard que la plus grande partie de ces déportés, fut libérée sans problème par les Américains, dans les jours qui suivirent, à Burgstall où environ cinq cents d’entre eux avaient été conduits.

Hélas !, il n’en fut pas de même de ceux de Rottleberode et de la SS Baubrigade IV qui, après avoir passé une troisième nuit debout, partirent au matin du 9 avril en direction du N/O. Il faisait toujours un grand soleil quand nous passâmes une première fois à Haldensleben. Le train fila ensuite dans l’immense plaine jusqu’à Oebisfelde en direction de Bergen-Belsen. Mais il n’ira pas plus loin qu’Oebisfelde.

L’activité aérienne était toujours intense et la grande offensive alliée battait son plein. Le convoi fit retour en marche arrière jusqu’à Haldensleben où il y eut un arrêt prolongé.

Nous redoutâmes alors de subir une nouvelle attaque aérienne tant nous vîmes passer des avions au-dessus de nos têtes dans le beau ciel bleu. Il n’en sera rien et le train repartit dans l’après-midi jusqu’à Oebisfelde. Il revint en arrière, repartit pour aboutir, au milieu de la nuit, sur une voie de garage dans la petite gare de Mieste, sur la ligne Hanovre-Berlin.

La plupart des déportés, abrutis de fatigues et de souffrances par tous les arrêts brutaux subis au cours de cette journée cruelle, par ces allers-retours intempestifs, et toujours laissés sans eau et sans nourriture, noirs de poussière, ne se rendaient plus bien compte de la situation, ni où ils se trouvaient. Beaucoup avaient fini par dormir debout, serrés comme des sardines en boîte.

A l’aube du 10 avril, les oiseaux inconscients de notre immense détresse chantaient à tue-tête dans les arbres du voisinage de la petite gare de Mieste. Ils chantaient le Printemps avec les dernières étoiles et la gelée blanche. Oui, il avait gelé fort cette nuit là comme les nuits précédentes et les morts étaient nombreux dans les wagons-cercueils. Quand le soleil apparut, nous pûmes nous regarder les uns les autres et voir des visages défaits et noircis empreints d’une profonde souffrance. Ils étaient tous recouverts d’une fine poussière comme un linceul de deuil. Deux autres convois de déportés se trouvaient également sur des voies de garage à proximité de notre convoi qui était le plus important. Les deux autres convois, comptant environ chacun 400 déportés malades et squelettiques, venaient l’un de Hanovre, l’autre de Neueungamme.

Dans la matinée, les morts de notre convoi furent déchargés pour être enfouis dans une fosse commune creusée à la hâte dans un sol sablonneux et près d’un bosquet.

C’est là que Louis Méterreau, un de la SS Baubrigade IV, un grand gaillard d’une quarantaine d’années, mort à mes pieds durant la nuit, fut transporté par quatre déportés requis pour cette triste besogne.

Près de quatre-vingt-dix corps furent déposés dans cette fosse commune. Les SS nous autorisèrent ensuite à descendre de nos wagons. C’est en titubant comme des hommes ivres que nous fîmes nos premiers pas tant notre station debout nous avait contraint à une quasi immobilité pendant des jours et des nuits. Et le froid avait ankylosé nos membres engourdis. Nous ne reçûmes aucune nourriture, ni même une goutte d’eau et nombreux furent ceux qui, après leurs premiers pas hésitants, s’empressèrent de manger de l’herbe qui poussait le long de la voie ferrée, une herbe pourtant remplie de poussière. Mais les estomacs vides depuis si longtemps criaient famine. Il n’y avait que le bruit permanent du canon que nous percevions à l’Ouest pour maintenir le moral de ceux qui avaient encore conscience de leur situation désespérée.

Après une demi-heure environ de cette “ sortie ”, tous les déportés du convoi le plus important durent remonter dans leurs wagons respectifs. Les autres déportés, des deux autres petits convois, qui avaient été évacués depuis la veille ou l’avant veille, n’avaient pas été autorisés à descendre. Les trois convois restèrent immobilisés toute la journée du 10 avril. Ils ne pouvaient pas aller plus loin. La voie ferrée ayant été coupée devant et derrière par des bombardements aériens. Une cinquième nuit de supplice commença pour les déportés de Rottleberode, d’Ellrich-Gunzerode et les malades de Dora. Une cinquième nuit debout, dans un froid nocturne glacial et rongés par les poux avides qui suçaient nos dernières gouttes de sang. Très longue nuit de souffrance.

Le lendemain 11 avril, 29e jour de la lune, dans la matinée, alors que le soleil avait effacé depuis longtemps la forte gelée blanche, alors que le canon tonnait toujours à l’Ouest, tandis que les déportés suppliciés essayaient de survivre à l’horreur de leur situation, un violent combat aérien se déroula au-dessus de nos têtes. Des gros bombardiers anglais escortés de chasseurs, de retour d’un raid sur Berlin, furent attaqués par la chasse allemande. Tandis que les avions décrivaient des arabesques dans le ciel bleu, des balles perdues tombaient de toutes parts et l’une d’elles frappa à la tête Raymond Béné, un savoyard, un de la SS Baubrigade IV, debout dans son wagon. Il fut tué net le jour de ses dix-neuf ans. Nous vîmes aussi un chasseur allemand tomber comme un bolide avec une importante traînée de fumée noire avant de s’écraser dans un champ, au sud de la gare de Mieste, dans une formidable explosion. Puis ce fut le tour d’un gros bombardier quadrimoteur anglais d’être touché à mort et de tomber comme une feuille morte tandis que les membres de l’équipage sautaient en parachute. Le spectacle de ce violent combat aérien, ajouté au bruit permanent du canon donnait, en cette fin de matinée d’une magnifique journée de printemps, une atmosphère irréelle.

C’est à ce moment-là qu’un ordre cruel, insensé, retentit et que les portes des wagons s’ouvrirent avec fracas. “ Absteigen ! Zu Fuss ! ” (Descendez, à pied). L’ordre de nous évacuer à pied était donné.   Cette décision cruelle avait été prise conjointement par Gerhard Thiele, chef nazi de l’arrondissement de Gardelegen, et Eberhard Breunig, le chef du convoi, deux fanatiques nazis.   Gerhard Thiele, un homme né trente-cinq ans plus tôt à Stettin, instituteur de formation et qui avait été aussi chef des Jeunesses hitlériennes avant d’être lieutenant d’artillerie jusqu’en mai 44. Puis, après avoir été dans une école du Parti nazi, il avait été promu Kreisleiter (Chef d’arrondissement) de Gardelegen. Il était venu le matin même, tout habillé de noir, décider avec l’adjudant-chef SS la monstrueuse entreprise : celle de nous exterminer.

Sous les injures et les coups, une immense colonne se forma avec ceux de Rottleberode et d’Ellrich-Gunzerode. [...] C’est ainsi que ceux qui restaient encore en vie sur les sept cents de la SS Baubrigade IV furent contraints de partir à pied, bien qu’ayant été au départ considérés comme inaptes à la marche et ce après cinq jours et cinq nuits de supplices atroces.

Une effroyable marche de la Mort commençait, il était environ onze heures à l’heure du soleil.

Carte de la marche de la mort de Mieste à Gardelegen

Une très longue colonne s’étira bientôt sur la grande route conduisant à Gardelegen. C’est alors que des chasseurs anglais d’escorte, ayant repéré cette interminable colonne comme une chose insolite, foncèrent sur nous pour vider leurs chargeurs avant de reprendre la voie du retour.

De nouveau ce fut la débandade et la plus grande partie des déportés, ceux de la fin de colonne en particulier, se dispersa dans les champs où des paysans allemands étaient occupés à planter des pommes de terre. Mais ceux restés en tête de la longue colonne furent épargnés et purent reprendre leur marche sitôt l’attaque aérienne terminée. C’est ainsi qu’un groupe d’environ une centaine de déportés partit vers l’Est sans attendre le gros de la colonne qui mit un certain temps pour se reformer. Le groupe de tête disposa ainsi d’une avance d’une demi-heure environ sur les autres.

[...]

Nous ne savons pas combien cette seconde attaque aérienne fit de morts et de blessés mais dans ceux enterrés au cimetière de Wernitz, plus d’une trentaine, il doit bien y avoir des morts de cette attaque avec ceux qui tombèrent d’épuisement depuis Mieste et qui furent ensuite achevés par les SS tueurs placés à la fin de la colonne. Une colonne qui avança lentement au son des “ Los ! Los ! ” (vite, vite) hurlés sans cesse par les Postens à l’adresse des suppliciés dont beaucoup se trainaient lamentablement sur cette route droite tracée dans la plaine de l’Altmark.

Toute l’Europe asservie par la barbarie nazie se trouvait représentée dans cette course folle. Onze nationalités différentes. Russes, Polonais, Tchèques, Yougoslaves, Hongrois, Grecs, Lituaniens, Belges, Hollandais, Français et Espagnols. Les Russes, les Polonais et les Français étant les groupes les plus nombreux. Tous n’étaient même plus des matricules mais simplement des ombres hirsutes et noircies qui se trônaient douloureusement en de suprêmes efforts dans cette marche de la Mort hallucinante. On nous dira même, sans que cette information ait pu être confirmée, que les membres de l’équipage du quadrimoteur anglais abattu, qui avaient sauté en parachute et faits prisonniers, auraient été incorporés dans cette colonne de la Mort sans autre forme de procès.

Sous un magnifique ciel bleu et un soleil éclatant, par une chaleur printanière devenue vite accablante pour les plus faibles, des dizaines et des dizaines de suppliciés s’effondreront sur cette route du sang avant d’être impitoyablement achevés d’une balle dans la tête. C’est ansi qu’est mort le commandant Fonfreid, commandant de gendarmerie de Clermont-Ferrand, un de la SS Baubrigade IV.

Avant d’arriver à Solpke, la colonne de la Mort croisa un groupe de militaires allemands, de jeunes parachutistes en tenues de combat qui s’apprêtaient à prendre position sur cette route pour barrer la route aux Américains qui approchaient. Les hommes de la Wehrmacht nous regardèrent assez indifférents à notre état d’extrême détresse. Ils étaient sans doute plus préoccupés par le combat qu’ils devraient livrer sous peu car les Américains avançaient à toute allure. C’étaient les boys du général William Simpson de la IXe Armée U.S. qui, après avoir franchi la Weser, s’être emparés de la grande ville de Hanovre le 10 avril, approchaient de l’Elbe. Leurs avant-gardes motorisées étaient attendues d’une heure à l’autre. Oui, notre libération semblait proche avec toujours le bruit du canon, mais notre anéantissement était cruellement programmé.

Arrivés près de Solpke, un groupe d’une centaine de déportés venant du Sud et marchant selon toute apparence à travers champs et sous bonne garde se présenta sur notre droite. C’était un groupe appartenant à la SS Baubrigade III et qui voulait se diriger, selon toute vraissemblance, vers Bergen-Belsen. Une certaine confusion semblait régner parmi nos bourreaux. Ce groupe fut alors incorporé à notre colonne comblant les vides laissés par tous ceux qui étaient déjà tombés et avaient été assassinés.

A la sortie du village, la route directe, qu’avait empruntée une demi-heure ou une heure plus tôt, le groupe de tête qui aboutira à Jawenitz en contournant Gardelegen, était barrée. La Wehrmacht, qui avait pris des positions défensives, en interdisait l’accès.

C’est ainsi que l’interminable colonne de la Mort fut dirigée vers le Nord en direction de l’Hellberge, la claire montagne, en empruntant un chemin de terre sinueux au milieu de prés verdoyants. C’est sur ce chemin là qu’Alfred Boudot, un jeune cheminot de vingt-trois ans d’Oullins, dans le Rhône, un de la SS Baubrigade IV, s’écroula épuisé avant d’être achevé d’une balle dans la tête par les SS tueurs.

Beaucoup d’autres tombèrent à leur tour en gravissant les pentes boisées de l’Hellberge comme si cette montagne lumineuse sous le grand soleil devait être incorporée à notre martyre. A un moment donné, les SS tirèrent même dans la colonne à la suite de plusieurs évasions qui se produisirent sur le chemin forestier conduisant au village de Breitenfeld.

Avant d’arriver à ce village, et suite aux évasions qui s’étaient produites, la colonne fit halte dans une grande clairière pour que les suppliciés soient regroupés avant d’être transportés en charrettes sur une portion de ligne droite où la forêt était constituée de jeunes pins touffus, qui n’auraient pas manqué de favoriser des évasions de dernière chance d’un grand nombre de condamnés à mort. Et c’est là, dans cette clairière, que le sous-officier de la Luftwaffe, celui qui avait distribué de l’eau à Magdebourg, se mit à pleurer assis sous un gros pin, son arme sur les genoux. Il pleurait pour toutes les horreurs qu’il venait de vivre, il pleurait pour toute l’Allemagne malgré les rires moqueurs des jeunes SS à son adresse. Cette scène unique, dont j’ai été témoin, méritait d’être mentionnée.

Au village de Breitenfeld, à l’entrée, il y eut une nouvelle halte dans l’attente des derniers suppliciés transportés en charrettes qui effectuèrent une navette de la clairière au chemin aboutissant à ce village. C’est à ce moment-là que le soleil disparut et que la fraîcheur du soir succéda à la tiédeur de cette journée printanière. Pendant cette longue attente, je me trouvais avec mes deux camarades de Samognat dont Emile Reydellet, un du camp de la Bergerie de Gunzerode. Nous l’avions retrouvé, Albert Camet et moi, au milieu de la colonne après l’attaque des chasseurs anglais. Il était presque tout nu. Il avait perdu la plupart de ses vêtements et sa couverture. Volés. Et il marchait pieds nus dans la poussière. Il ne lui restait que son pantalon rayé en lambeaux.

Son corps nu était d’une maigreur effarante. J’avais perdu ma couverture au cours de l’attaque aérienne, à la sortie de Mieste, et, tuberculeux, squelettique, j’avais toujours mon poumon gauche qui me faisait souffrir à chaque respiration.

Mes pieds blessés étaient en sang. Malgré ces terribles handicaps, de voir Emile, cet ami d’enfance, grelotter torse nu devant moi, me parut insuportable. Cela représentait à mes yeux le comble de la détresse humaine. C’est alors, qu’au milieu de l’Horreur, dans cette situation désespérée, j’ai donné à Emile ma capote de déporté. Emile, comme beaucoup d’autres, ne se rendait plus bien compte de notre cruelle situation tant il se trouvait dans un état d’épuisement extrême. Cependant, après avoir revêtu ma capote rayée, ne pouvant plus s’exprimer il eut encore la force d’esquisser un léger sourire. Le dernier. Un homme était devant lui, debout !. Mais Emile mourra dans la nuit avec ses vingt ans. Mon geste émanant d’une extrême fraternité sera unique dans cette marche de la Mort comme s’il eut fallu, à l’heure où les premières étoiles apparaissaient dans le ciel, dans un juste équilibre des choses, que la plus grande humanité fasse contrepoids à l’horreur la plus atroce.

A l’heure crépusculaire, la colonne de la Mort s’ébranla à nouveau aux cris des “ Los ! Los ! ” poussés par nos bourreaux. Dans la traversée du village, les habitants curieux sortirent de leurs maisons pour voir le passage de cette immense colonne de suppliciés squelettiques, un fait certainement unique dans l’histoire de cette petite agglomération rurale située loin des grandes voies de communication. Beaucoup de gens furent horrifiés. N’étions-nous pas des spectres de l’apocalypse ? Les enfants hurlant de frayeur se jetèrent dans les jupes de leurs mères en pleurs tandis que les ombres hirsutes, hébétées et noircies se traînaient lamentablement devant eux en soulevant un nuage de poussière. A la sortie du village, un vieil homme se présenta devant moi, sur ma droite, à la porte de son jardin. Il me tendit une corbeille de carottes. Je n’eus pas le temps de saisir une seule racine. Je fus immédiatement propulsé par un groupe d’affamés qui se rua sur cette nourriture providentielle dans une bousculade effrénée. Puis de violents coups de crosse, assénés par des Postens, s’abattirent sur ces ventres creux.

A la sortie du village, la colonne de la Mort s’achemina lentement sur un chemin de terre à la lisière de l’Hellberge.

Il faisait déjà nuit quand les premiers suppliciés arrivèrent à Zichtau, un autre village qui sera le point le plus septentrional de cette marche de la Mort. Le supplice se poursuivit alors sur la grande route conduisant à Wiepke. Et de nouveaux morts jalonnèrent le parcours. Après Wiepke, la colonne s’engagea sur un chemin secondaire en direction de Schenkenhorst. C’était une erreur des Postens de tête. Un ordre arriva et l’immense colonne fit halte en vue de faire demi-tour. Il était environ 22 heures. A ce moment-là, il y eut un flottement que nous mîmes à profit, mon camarade Albert Camet et moi, pour nous évader. On nous tira dessus sans nous atteindre. A cet instant, alors que nous nous trouvions à quelque deux cents mètres de la colonne, couché sur le dos dans une prairie humide de rosée, je découvris le ciel en apothéose. Et, regardant les milliers d’étoiles qui scintillaient dans le ciel j’ai murmuré trois mots : Souffrance, Espérance, Victoire. Trois mots que j’avais brodé sur mon sac à pain à Dora en compagnie de mes deux amis belges providentiels, les deux comtes Guillaume et Baudouin de Liedekerke. (voir Perliris).

Tandis que je contemplais le magnifique ciel étoilé d’une pureté extraordinaire, le bruit interminable de la colonne de la Mort finit par se perdre dans la nuit laissant place à un profond silence.

L’immense colonne poursuivit encore sa route dans la nuit en direction du Sud, vers Gardelegen. Elle traversa le petit village d’Estedt. C’est là, dans le cimetière communal que seront enterrés plus de cent morts. Parmi eux, beaucoup de la SS Baubrigade IV, soit qu’ils étaient tombés épuisés et avaient été ensuite achevés, soit qu’ils seront abattus par des gens du Volkssturm, après leur évasion, les jours suivants. Mais dans cette nuit sans lune du 11 au 12 avril 1945, le gros de la colonne de la Mort atteignit Gardelegen au petit matin. Les suppliciés furent alors dirigés dans un bâtiment de la caserne-école de cavalerie de ce chef-lieu d’arrondissement où Gerhard Thiele régnait en maître absolu.

Gardelegen

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