Gardelegen

Citons à nouveau René Morel dans Les derniers supplices ou Mémoire d'Apocalypse:     

Dans cette caserne, les suppliciés restèrent toute la journée du 12 avril, et beaucoup s’étaient pris à espérer que la libération tant attendue se produirait en ce lieu. C’était méconnaître le fanatisme et la sauvagerie de Gerhard Thiele et de Breunig Eberhard qui décidèrent de les exterminer.

Pour cela, comme nous l’a dit Georges Cretin de Saint-Claude (Jura), un de la SS Baubrigade IV, camp de la Bergerie-Gunzerode, un des rares survivants de ce monstrueux massacre final, le vendredi 13 avril, les SS firent sortir, des quelque mille déportés restants, tous les détenus politiques allemands, une vingtaine. Race supérieure obligeait. Certains furent tout simplement revêtus d’uniformes SS et armés, ils se distinguerons en participant activement au monstrueux massacre qui allait suivre. Il fut distribué alors, à tous les suppliciés affamés une bonne soupe pour les mettre en confiance. Ensuite, en fin d’après-midi, les suppliciés groupés par cent furent dirigés vers un immense hangar servant habituellement de dépôt de paille et de fourrage : la grange d’Ichenschnibbe située à environ deux kilomètres à l’Est de la ville. C’est là que le drame le plus affreux et le plus monstrueux allait s’accomplir.

Tirant à la mitraillette pour accélérer la marche, les SS et les Postens, renforcés par des membres de l’Hitlerjugend (Jeunesse hitlérienne) et du Volkssturm (Milice populaire), firent entrer tous les déportés dans cette immense grange. Ceux qui ne pouvaient plus marcher avaient été transportés en charrettes. Beaucoup de suppliciés, croyant trouver là une aire de repos se couchèrent aussitôt sur la paille sans remarquer que celle-ci était imprégnée par endroit de produits inflammables. Quand tous les déportés furent à l’intérieur, les portes de la grange se refermèrent tandis qu’un SS, entré par une porte restée entrouverte, mit le feu à la paille qui s’embrasa aussitôt. Le drame commença, il était un peu plus de 19 heures. Il allait durer près de quatre heures. Dans un premier temps, des suppliciés, dans un sursaut d’énergie, réussirent à éteindre les flammes à l’aide de leurs couvertures ou de leurs vêtements rayés.

Mais les assassins, assoiffés de meurtres et de sang, sous les ordres directs de Gerhard Thiele, n’eurent aucune pitié pour ces êtres squelettiques sans défense. A l’aide de grenades incendiaires ils réussirent à rallumer le feu destructeur.

Au milieu des hurlements de douleur, avec l’énergie du désespoir, des suppliciés réussirent à ouvrir une porte de la grange. Mais les assassins veillaient. Ils faisaient cercle autour du brasier. Et tandis que par cette brèche s’engouffraient des malheureux qui ne voulaient pas mourir, une grèle de balles s’abattit sur eux les tuant les uns après les autres. Bien vite, un mur de cadavres s’éleva devant cette ouverture.

Pendant que le massacre de ces malheureux se poursuivait au milieu des flammes, un certain nombre de déportés arrivés à Jävenitz le 11 avril fut amené à cette grange dans le but de les exterminer aussi. Marc Champion de Valence (Drôme), Paul Mas d’Albine (Tarn), et René Platier d’Oyonnax (Ain), nous l’ont dit ou écrit. Ces trois suppliciés, tous de la SS Baubrigade IV, faisaient partie de la trentaine de Français dans le groupe d’une centaine de déportés présents à Javenitz le 12 avril. De cette centaine-là, vingt-huit avaient été froidement abattus vers midi, dans la journée du 13 avril, par des SS venus de Gardelegen et qui avaient tirés dans le tas. C’est ainsi que le capitaine André Berget, Ménigoz Joseph, Le Floch Joseph de la Sarthe, tous de SS Baubrigade IV, du camp de la Bergerie-Gunzerode, trouvèrent la mort. Pierre Berget, fils du capitaine, nous le dira en 1997.

Mais les suppliciés amenés de Javenitz pour être exterminés dans la grange d’Isenschnibbe, du fait que le massacre était en cours, furent reconduits dans la nuit à Javenitz en gardant l’image effrayante de cette grange en feu où ils avaient failli périr. Ils seront libérés le 15 avril par les Américains.

A Gardelegen, le 13 avril vers minuit, les assassins, pensant que le monstrueux massacre était achevé, quittèrent les lieux du crime. Mais le matin du 14 avril, de très bonne heure, une équipe vint pour ensevelir les corps dans une immense tranchée creusée à proximité de la grange dans le sol sablonneux.

Ils voulaient effacer toute trace de ce crime horrible d’une barbarie inouïe. A l’aide de crochets servant habituellement à tirer les bottes de paille, ils tirèrent les cadavres les uns après les autres dans cette immense fosse commune improvisée. Ceux qui vivaient encore, il y en avait quelques-uns, furent achevés d’une balle dans la tête.

Cette sinistre besogne fut toutefois interrompue soudainement en fin de matinée laissant un certain nombre de corps inertes, vivants et morts, dans la grange fatale. Les Américains approchaient et les criminels craignant pour leur peau avaient hâte de fuir.

Mais les Américains, arrivant par le Nord, durent livrer un dernier combat à Estedt où des Waffens SS belges de la division wallonne ainsi que des parachutistes allemands avaient opposé une résistance acharnée pour empêcher les G.ls de la 102e division d’infanterie d’arriver à Gardelegen avant la fin du massacre. C’est ainsi que les premiers éléments de la IXe armée US du général William Simpson arrivèrent à Gardelegen le 14 avril vers 19 heures c’est-à-dire exactement 24 heures seulement après le début du crime le plus abominable perpétré par la barbarie nazie.

Ce n’est que le lendemain matin 15 avril, sur renseignements fournis par des prisonniers de guerre libérés à Gardelegen, qu’une patrouille américaine découvrit l’horrible spectacle de la grange d’Isenschnibbe.

Huit survivants se présentèrent en pleurant aux G.ls libérateurs. Huit, dont notre ami Georges Cretin de Saint-Claude (Jura) qui, bien que blessé à la jambe par une décharge de chevrotines, avait été protégé des flammes par des cadavres proches de lui. Il avait également pu échapper à l’asphyxie en se plaçant près de l’interstice d’une porte de la grange.

A l’arrivée des Américains, de la fumée s’élevait encore à l’intérieur de la grange tragique où 442 corps furent dénombrés, tandis que 574 cadavres seront exhumés de la tranchée-fosse commune. On comptera 1.016 victimes. Quatre purent être identifiés par leurs noms, trois cent un par leurs numéros matricules mais sept cent onze corps défiaient toute identification.

Il est bien évident que ce massacre d’une cruauté inouïe n’aurait pu avoir lieu si une résistance acharnée n’avait été opposée à Estedt, aux soldats du général Simpson.

Selon le témoignage d’un prisonnier de guerre français Joachim Roussiès originaire de Le Gué de Velluire (Vendée), qui se trouvait en captivité à Estedt nous avons eu quelques précisions intéressantes. Les Américains, qui avaient contourné les défenses allemandes établies sur la route directe reliant Mieste à Gardelegen, arrivèrent par le Nord par Wiepke venant de Klotze, où ils avaient établi leur base principale. Le 13 avril, les Américains s’étaient rendus compte par leurs reconnaissances aérienne et terrestre qu’un noyau de résistance allemand était établi autour du village d’Estedt interdisant toute progression vers Gardelegen.

Ils décidèrent donc d’envoyer un émissaire auprès du commandant allemand pour lui demander de se rendre, compte tenu de la supériorité écrasante dont ils disposaient en hommes et en matériels et ce afin d’éviter des pertes de vies inutiles.

Joachim Roussiès nous précise que l’entrevue entre l’émissaire américain arrivé à bord d’une Jeep et le commandant allemand eut lieu dans le café-bar du village appartenant à Bruno Schuls. L’officier allemand refusa de se rendre en disant qu’il acceptait le combat. Combat pour un massacre.

Ce combat, dont nous avons été témoins mon camarade et moi alors que nous nous trouvions après notre évasion sur la colline boisée située à environ deux kilomètres du village d’Estedt, dura de 10 heures jusqu’à 17 heures. Il fut très violent avec une intensité de feu extrême. Une grande quantité d’obus de 105 mm, tirés par des canons automouvants américains, écrasa les positions allemandes avec les nombreux canons antichars installés en batteries près de la route conduisant à Gardelegen.

Les pertes allemandes furent lourdes et les américains diront aussi que les pertes subies par l’unité engagée seront les plus sévères depuis la traversée du Rhin.

Ce combat fut d’une absurdité totale. Il est bien évident que sans la résistance stupide de cet officier supérieur allemand, le monstrueux massacre de Gardelegen eut été évité car les Américains auraient pu arriver à Gardelegen le 12 au soir comme ils arrivèrent le 13 à Tangermude, près de Stendal, sur les bords de l’Elbe. Ils libérèrent au passage Jean Guyot de Dijon, un évadé de la colonne de la Mort, un de la SS Baubrigade IV. Il s’était réfugié près d’Engersen. Son immense joie de retrouver la liberté fut de courte durée. Il était enseignant au moment de son arrestation et de par ses connaissances de la langue anglaise, il fut emmené par les Américains jusqu’à Gardelegen et ceux-ci lui demandèrent de reconnaître les corps des malheureuses victimes de la monstrueuse tragédie. Quand nous l’avons revu des années plus tard, une dernière fois en 1983, il conservait toujours un souvenir affreux de ces journées macabres. Marié, père de trois enfants, bien que devenu directeur d’école à Dijon, mais toujours profondément traumatisé, il n’avait toujours pas parlé ni à sa femme, ni à ses enfants, de son terrible calvaire.

Le 25 avril 1945, sous l’autorité du Major-général Franck Keating, commandant la 102e Division d’infanterie U.S., il fut procédé à une cérémonie en hommage aux 1.016 victimes de l’Holocauste de Gardelegen. 1.016 tombes avaient été aménagées dans un cimetière militaire proche de la grange d’Isenschnibbe. Parmi elles, celles de Laurent Gariglio, d’Hubert Lamy, d’André Chapuis, trois jeunes hommes d’Oyonnax, tous de la SS Baubrigade IV.

Devant les 1.016 tombes, dans ce bosquet d’honneur, il fut apposé l’inscription suivante en anglais et en allemand dont voici la traduction :

“ Cimetière militaire

Ici reposent 1.016 prisonniers de guerre alliés qui ont été assassinés par leurs gardiens.Les habitants de Gardelegen les ont enterrés et se sont engagés à entretenir ces tombes aussi fraîches que possible et le souvenir des malheureuses victimes sera conservé dans le cœur des hommes épris de paix.

Erigé sous la surveillance de la 102e Division d’infanterie de l’Armée des Etats-Unis.

Toute profanation de ce cimetière sera frappée des peines les plus lourdes conformément aux dispositions du gouverneur militaire.<o:p></o:p>

Frank A. Kaeting. Major-général

Commandeur. ”

Il est à noter qu’à cette époque l’appellation de déporté-concentrationnaire n’avait pas encore fait son apparition."

Jacques avait 26 ans.

Le 25 avril 1945 à Gardelegen, lors de la cérémonie d’inhumation des 1 016 prisonniers massacrés dans la grange d’Isenschnibbe, le colonel George P. Lynch, chef d’état-major de la 102e division d’infanterie a prononcé le discours suivant:

“The German people have been told that stories of German atrocities were Allied propaganda. Here, you can see for yourself. Some will say that the Nazis were responsible for this crime. Others will point to the Gestapo. The responsibility rests with neither—it is the responsibility of the German people.... Your so-called Master Race has demonstrated that it is master only of crime, cruelty and sadism. You have lost the respect of the civilized world.”

En français :

« On a dit au peuple allemand que les récits des atrocités allemandes n'étaient que de la propagande alliée. Ici, vous pouvez le constater par vous-mêmes. Certains diront que les nazis étaient responsables de ce crime. D'autres désigneront la Gestapo. La responsabilité n'incombe ni aux uns ni aux autres — elle incombe au peuple allemand. […] Votre prétendue “Race des maîtres” n'a démontré sa supériorité que dans le crime, la cruauté et le sadisme. Vous avez perdu le respect du monde civilisé. »

 

Jacques a durant de nombreuses années été porté disparu. Sa famille l'a cherché jusqu'en 1953, ayant reçu des témoignages selon lesquels il était encore en vie la veille de l'arrivée des américains, selon lesquels certains prisonniers avaient réussi à s'échapper des marches de la mort et de la grange et enfin des dires selon lesquels les russes avaient emmenés des prisonniers français. Grâce à des années de recherches effectuées par des historiens bénévoles et notamment à Lionel Roux, sous la Direction de Laurent Thierry, nous avons pu avoir la confirmation que Jacques Panel était bien dans la grange d'Isenschnibbe au moment où les allemands l'ont incendiée (d'après le témoignage écrit de Georges Crétin, survivant de ce massacre).

Cimetière de Gardelegen

© Centre de ressources de La Coupole — Cimetière de Gardelegen voulu par les Américains, avec les 1 016 croix de bois installées en avril 1945, Bru/85, fonds « Jacques Brun ».

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