
Transféré en train au camp de Compiègne Royal-lieu, Jacques Panel partira le 12 mai 1944 dans un convoi de 2 073 hommes, à destination de Buchenwald, à 119 par wagon. Plusieurs de ses compagnons témoignent de la force de caractère de Jacques lors de ce transport, qui les aidera à ne pas devenir fous : « Dans notre wagon, il n'y a pas eu de panique. Au départ, Jacques Panel a pris le commandement du wagon, et, simplement, par son ascendant, a réussi à maintenir un calme relatif. » Jean Choux.
Après deux jours d’un éprouvant voyage, il arrivera le 14 mai 1944 à Buchenwald. Il se fait enregistrer sous le pseudo de "Jean Perrin" comme depuis le jour de son arrestation, né à une fausse date et résidant à une fausse adresse, ceci dans le but de protéger sa famille d'éventuelles représailles.

Le convoi
Ses compagnons ont raconté ce convoi de Compiègne à Büchenwald
Bernard du Sordet: "Un jour, distribution d'une miche de pain et d'un saucisson : c'était le début du cauchemar. Nous avons été chargés à 120 par wagon. II n'y avait rien à boire. En ce mois de mai, il faisait très chaud. C'était un wagon fermé sauf une lucarne. A 120, il était impossible de s'asseoir. Une fois le train en marche, avec mon ami Coigny et quelques autres nous avons commencé notre travail de démontage. Les Allemands avaient annoncé qu'en cas de tentative d'évasion, ils fusilleraient la totalité des prisonniers du wagon. De ce fait, nous nous sommes fait agresser par beaucoup et n'avons pas pu mener notre projet à bien. Si je me souviens bien, le parcours a duré 4 ou 5 jours. Au bout de la première journée, le spectacle n'était pas terrible. J'avais élu domicile sur la tinette qui était pleine, ayant mis une couverture sur celle-ci pour éviter de me couper sur les bords du tonneau. J'ai rêvé m'être endormi dans les racines d'une grosse souche. Jacques Panel et quelques autres nous faisaient prier, ils avaient organisé sous la lucarne ouverte un coin de réanimation. Je n'ai plus aucun souvenir mais j’ai su par la suite que Georges Cochet a dit à l’équipe de réanimation qu’il avait entendu ma voix au milieu d'un amoncellement de gens couchés les uns sur les autres. Ainsi, j'ai été dégagé et tenu à la lucarne pour me permettre de reprendre mes esprits. Si nous avions su, nous aurions bu avant de partir pour avoir une urine claire. Malheureusement, ce n'était pas le cas, et puis plus cela allait...
Le dernier jour nous étions assis sur les corps, nous frappant le nez afin que le sang nous humecte la bouche. Je pense qu'au moins 30% des prisonniers sont morts lors de ce voyage infernal. Je me rappelle avoir mangé un morceau de pain et avoir pu le ressouffler en farine. J'étais aussi nu que l'enfant qui vient de naître, certains savaient ou étaient leurs vêtements, moi pas. "
Jean Choux: "Le 12 mai c’est le départ pour le Grand Reich. Dans notre wagon nous sommes 119. Avant de partir ils nous ont donné une boule de pain et un gros morceau de saucisson bien salé. Nous ne sommes que depuis deux heures dans le wagon et déjà nous ne pouvons plus saliver. Le voyage va durer jusqu'au 14 mai où nous débarquons à Büchenwald. Deux vasistas ouverts du même côté n'assurent pas l'aération. Des jeunes d'Oullins sont obligés d'assommer un des leurs qui raconte ce qu'ils ont fait. En arrivant il y avait 6 morts et une dizaine de fous. Dans notre wagon il n'y a pas eu de panique. Au départ, Jacques Panel a pris le commandement du wagon et, simplement, par son ascendant, a réussi à maintenir un calme relatif. II devait disparaître lors de l'évacuation des camps à la Libération. Tentative d'évasion dans le wagon précédent. Tous les gars sont rattrapés, les blessés achevés sur le talus de la voie ferrée à coups de bottes. A la frontière, les S.S. nous prennent en charge. IIs nous comptent un par un à coups de cravache. Les 119 ont tenu dans la moitié du wagon."
Büchenwald (23 jours du 14.05.1944 au 06.06.1944)
Bernard du Sordet : "Les portes du wagon ont été ouvertes, nous étions à Buchenwald. Avec leur sens de I ‘hospitalité, les SS hurlant et tenant en laisse leurs chiens peu sympathiques nous ont fait descendre à grand coups de trique. J'ai réussi à attraper un manteau. Is nous ont fait mettre par rangs de 5. Comme je ne tenais pas la grande forme, J. Panel me soutenait avec Lamotte Rouge. Nous étions 6 sur le rang. Voyant cela un SS a durement frappé J. Panel sur le nez. Je n'ai pu m'empêcher de penser que cela faisait le même bruit que sur le museau d'un bœuf. Sur la grande place avaient été installés quelques fûts remplis d'eau. Un médecin déporté nous a dit de boire au maximum pour nous réhydrater. J'ai pu trouver une bottine et me suis gorgé d'eau. Comme certains, très conservateurs, avaient gardé quelque nourriture, I'un d'eux a lancé un morceau à un ancien du camp. Un SS l'a vu et a écrasé ce morceau dans la boue puis a obligé le malheureux a le manger. Pour terminer nous avons eu droit à la douche, à la désinfection par immersion dans une grande piscine avec un produit très désagréable pour les muqueuses, à la tonte, à une piqûre de je ne sais quoi puis nous sommes montés sur un tabouret ; spectacle étonnant de cette file d'attente de gens nus. Enfin il y eut la distribution de notre uniforme rayé, chaussettes et claquettes (semelle de bois avec une bande de tissu). Je ne sais plus à quel moment j’ai perdu connaissance ni quand je me suis retrouvé dans la pièce d'attente du four crématoire. Heureusement, un des déportés responsables a constaté que je respirais encore et m'a ressorti.
Le grand camp étant plein, nous avons été hébergés dans le petit qui n'était en fait qu'un camp de transit. II s'agissait d'un camp de grandes tentes en toile avec des châlits à trois par paillasse ce qui obligeait encore à la tête bêche, question d'habitude ! Ce qui manquait le plus étaient les points d'eau, impossible de se laver, difficile de boire. Nous étions affectés au transport de pierres pour paver le petit camp. J'ai toujours pu trouver une pierre plate qui faisait illusion. Quant aux latrines : imaginez une grande planche percée sur une trentaine de mètres et le dos des « parturients » avec une dysenterie naissante ! C'est aussi un lieu de réunion, odeurs diverses y compris celle du mayorka, tabac russe constitué principalement de nervures de feuilles de tabac hachées. Il faut en faire un cornet avec du papier provenant des sacs de ciment car on ne peut le rouler.
Du petit camp devaient partir deux convois pour les commandos. Les communistes avaient une organisation spécifique qui leur permettait de connaître les destinations et ayant des relations avec l'Arbeit Statistik de faire désigner ceux qui leur plaisaient dans les camps les meilleurs. Tout notre groupe, à l'exception de Cochet et de moi, avait été retenu pour le bon convoi. Malgré les interventions de tous, nous sommes restés dans le mauvais, à destination d'Elrich. Malheureusement pour mes amis, les Allemands ont interverti les destinations à la dernière minute. C'est ainsi que nous nous sommes retrouvés Georges Cochet et moi à Wieda."
Jean Choux: "Débarquement à Buchenwald : les chiens, les coups. Les morts sont jetés sur la voie. Entrée dans le camp : ils nous amènent des baquets remplis d'eau. Monneret est le seul qui ait ramené une chaussure. Dans le wagon nous étions déshabillés. Il chausse du 45. Chacun a son tour buvait un 45. Puis, les formalités : nom, prénom, personne a prévenir en cas d'accident. Entièrement nus, rasés, trempés dans du formol après une douche écossaise. Les vêtements rayés nous sont fournis avec une paire de claquettes. Immatriculés, les camarades de I'Equipe restons ensemble pour avoir la suite des numéros. Puis nous gagnons le petit camp où nous devons monter des tentes (grandes tentes sanitaires de l'Armée) 500 par tente, o,33m par personne. Pour tapis de sol : des branchages. Appels, transports de pierres de la carrière. IIs nous infligent 10 piqûres : 10 seringues pour piquer 2000 détenus. Des Français arrivés avant nous et restés à Buchenwald nous chantent le Chant des Marais. Le dimanche, certains, comme Deville, Porthe, de Sathonay viennent nous voir et nous font passer du pain et des cigarettes. Trois semaines de quarantaine et c'est le départ. La plupart des camarades vont à Wieda. Avec Jacques Panel nous sommes dans le convoi de Ellrich. Nous apprenons le débarquement mais n'y croyons guère. On l'a annoncé tellement souvent!"
Le 6 avril, la période de quarantaine terminée, il est envoyé dans un camp satellite de Dora : le kommando d’Ellrich. De juillet 1944 à avril 1945, il est envoyé au kommando de Günzerode avec 300 autres Français.
Ellrich Theater (39 jours du 06.06.1944 au 15.07.1944)
Le 6 juin, 300 Français arrivent à Ellrich-Théâtre portant l’effectif à 826 détenus. Ils sont accueillis amicalement par des Russes et des Polonais qui sont arrivés de Wuppertal. Le camp, qui vient d’être installé dans une sorte de restaurant-salle des fêtes désaffecté, est inauguré le 11 juin. Il comprend une salle de « théâtre » et un bâtiment contigu, tous deux équipés de châlits sur 4 niveaux, ainsi qu’un petit kiosque à musique. Au centre, la place d’appel est ornée de 2 énormes tilleuls centenaires. Les Russes ont investi la grande salle de théâtre dont la température est plus clémente et l’accès plus aisé. Les paillasses individuelles sont constituées d’une enveloppe à base de fibres de bois tressées que chaque détenu doit remplir avec les copeaux de bois qu’on a stockés dans le kiosque. Dans un petit bâtiment en parpaings, une fosse servant de latrines répand ses odeurs chlorées. Il n’y a pas de douches. Cependant les 800 détenus disposent de 6 robinets d’eau. Le Revier est à Dora, mais à Ellrich un médecin polonais unijambiste est le responsable médical de la SS BB 4.
Selon un témoin, les détenus sont réveillés à 4h par un coup de sifflet, puis rassemblés sur la place d’appel où on leur distribue un ersatz de café. Ils partent ensuite au travail accompagné du kapo Franz. C’est un Rouge allemand, blond aux yeux bleus et à la carrure athlétique, qui a été champion de boxe aux J.O. de 1936. Le 14 juillet, obligeant les Français à chanter, ceux-ci traversent Ellrich en chantant à tue-tête le « chant du départ ».
Le commandant SS, hautain et glacial, a une trentaine d’années. A l’appel, faisant demander un interprète, il prend plaisir à gifler et humilier un officier français qui se propose. Son adjoint, un sous- officier que les Russes surnomment Raspoutine, est un colosse corpulent et massif. Le chef de camp, un communiste allemand, veille à la juste répartition de la nourriture. Ernst, le chef de block, serait un ancien Député communiste au Reichstag.
Un chantier du kommando consiste à agrandir Dora et à renforcer sa clôture. Pendant 12 heures sur la colline du Kohnstein, les détenus creusent, par équipes de 2, des trous d’un mètre de côté destinés à recevoir les poteaux d’une clôture électrifiée. L’argile compact rend le travail très pénible. Un autre chantier du kommando consiste à creuser un immense réservoir d’eau à l’emplacement d’un square du centre de Nordhausen, en prévision des bombardements alliés.
Jean Choux: "Arrivée à Ellrich : camp aménagé dans le théâtre. Dans notre convoi il y a une grosse majorité de communistes arrêtés en 1939, incarcérés dans les centrales et livrés aux Allemands. Le chef du camp, un Allemand communiste, 10 ans de camp, je ne l'ai jamais vu frapper un détenu. Travail : entretien du ballast de voie ferrée. II y avait aussi un kapo de Francfort : Franck, un associal vis à vis du régime nazi, qui aimait beaucoup les Français. Pour aller au chantier nous traversions Ellrich en colonne par 5. Les kapos nous ont demandé de chanter. Devant nous, les russes chantaient «La Marche de Moscou » et nous, derrière, « Le Chant du Départ » et « Maréchal et Laval » chant de maquis. Cela a duré 8 jours puis ce fut interdit : nous portions atteinte au moral de la population."
L’évacuation a lieu le 4 avril. La plupart des détenus périront le 13 avril dans la tragédie de Gardelegen.
Günzerode (263 jours du 15.07.1944 au 04.04.1945)
Le 15 juillet, la plupart des Français d’Ellrich-Théâtre sont transférés à Günzerode. Ils se connaissent tous.
Les détenus, au nombre de 850, sont Français, Polonais et Soviétiques. Ils sont logés, près du village de Günzerode, dans une grande bergerie à 2 étages, comprenant chacun 5 niveaux de châlits, sans eau (une pompe à main ne fonctionnera jamais). Des barbelés et des miradors à chaque angle entourent le bâtiment.
Lever à 3h30 (5h30 en hiver), « café » à 3h40, appel à 4h. A 5h30 les détenus partent à pied au chantier. Ils rentrent au camp à 18h30, où ils sont comptés par le commandant. A 20h ils ont une soupe constituée de 1/2 litre d’eau avec quelques rondelles de carottes, et à 21h une boule de pain pour 5, avec un bâton de margarine ou une cuillère de confiture. L’extinction des feux suit immédiatement la distribution. A Noël, chaque détenu reçoit une boîte de bœuf, puis une petite soirée est organisée. Les Français racontent des histoires drôles et les Russes chantent et dansent. Après le couvre-feu, les haut-parleurs diffusent de la musique et à minuit on peut entendre : « Ici Radio-Paris, notre émission est terminée », suivi de La Marseillaise, reprise en chœur par tous les détenus. Les SS s’étaient trompés de poste.
Les kapos sont allemands (Franz, Oscar, Ludwig, Wilhelm) et français (Pyck). La discipline se durcit considérablement à l’arrivée d’un Commandant boiteux venant de Dora.
Le Revier est dirigé par un médecin belge attentif aux malades. Mais les morts, mourants ou « chiasseux » sont évacués sur une remorque de tracteur vers une destination inconnue.
Le chantier, à plusieurs kilomètres du camp, consiste à construire une voie ferrée militaire reliant Nordhausen à Kassel. Le travail de terrassement, ponctués par les coups réguliers des kapos allemand Franck et polonais Edeck, est épuisant.
Le chantier ne sera pas achevé, car en mars 45, les détenus sont épuisés et ne peuvent plus marcher jusqu’au chantier.
Jean Choux: "une partie du convoi fut envoyée à Gunzerode. Il y avait Jacques Panel, le Colonel Pasteur, le Commandant de gendarmerie Fonfreid, Victor Roux de Belleville sur Saône, Favin, Directeur de l'Ecole Laitière de Poligny, Raffin sous-chef de gare de Lyon-Brotteaux, des gars de St Pourçain sur Sioule, de Thuir (Hautes Pyrénées), Pierre Talemar d'Oulins. Je dois rendre hommage au Colonel Pasteur (général en retraite actuellement). Si nous avons tenu c'est grâce à son exemple. De plus, tous les soirs en rentrant du chantier il nous commentait les nouvelles de la radio allemande, enregistrées par les « Stubendienst ». Vie normale des camps appels, travail, coups, fouille et maigre pitance. Une équipe de communistes de Nantes avait un jeune de 18 ans avec eux. Tous les jours ils se privaient d'un peu de pain ou de soupe pour le donner à ce jeune et lui permettre de tenir ! La solidarité n'était pas un vain mot. Beaucoup parmi eux étaient en prison ou en centrale depuis 1939.
Comme travail nous faisions la semelle pour un ballast de voie ferrée. L'hiver fut rude. Avec une vingtaine de Français, je me suis fait passer pour dysentérique. Un docteur belge de Dora nous a tous reconnus et fait envoyer à l'hôpital de Dora : 30 kg, 34°5 de température, le pouls à 40. Un mois de séjour et c'est la sortie pour évacuation du camp. J'ai le temps de retrouver ceux qui restaient de l'Equipe. Le 3 avril direction Belsen-Bergen, évacuation en train, puis à pied. Les trainards étaient abattus."
Jean Lassandre : "Janvier nous amène le gel et la neige. Le thermomètre descend à moins 25°, moins 27° C ? Nous sommes sur le chantier tous frigorifiés, balayant la neige, salant les voies pour faire circuler les locomotives. Le travail est impossible. Les gardiens grelottent, le conducteur de travaux aussi. N'y tenant plus, du feu est allumé. Nous récupérons un chaudron de 50 1 (je ne sais d'où il provient) et nous préparons une sorte de café (de l'eau noire). Un détenu est chargé d'entretenir le feu et de préparer le café. Sur l'intervention du kapo, toutes les heures nous allons nous réchauffer près du feu ainsi que les gardiens. Après avoir pris un quart de ce breuvage bien chaud, nous repartons déblayer la neige. Nous récupérons les sacs de ciments vides qui servaient à la construction des aqueducs pour nous faire des gilets, qu'il nous faut quitter le soir avant de rentrer au camp, ce genre de vêtement est interdit. Heureusement, nous avons un poêle qui réchauffe les dortoirs, ce qui nous permet de ne pas passer de trop mauvaises nuits. Mais le lendemain, il faut repartir dans le froid. Balayer la neige ne fait pas avancer les travaux. On nous apporte des barres à mine spéciales pour faire des trous dans la terre gelée (70 à 80 centimètres par endroit) sur les collines. Un artificier est là, des cartouches de dynamite sont placées dans les trous et il fait sauter la colline par morceau. Le petit train repart, la pelleteuse charge les wagonnets et le travail continue malgré le froid glacial. Voici février, vers la fin du mois le dégel commence. II pleut sans arrêt une partie du mois de mars, nous sommes dans la boue. Malgré cela, il faut rattraper le temps perdu, mais comment ? La rudesse de l'hiver a fait de nous des cadavres ambulants. Mars s'achève. L'inquiétude gagne les Allemands car l'aviation alliée bombarde jours et nuits les villes allemandes, les usines et les installations de guerre. Cela nous permet de conserver le moral. La fin est peut-être proche ? II s'agit maintenant de tenir. Le dimanche 1 avril 1945 est jour de repos et aussi de désinfection. Mais contrairement à ce qui se passait auparavant, nous sommes simplement tondus de la tête aux pieds et plongés dans le bac de solution désinfectante. Ni les habits, paillasses et couvertures ne sont désinfectés. Le lundi 2 avril, après l'appel du matin, nous partons au travail comme d'habitude. Mais peu de temps après notre arrivée sur le chantier, deux avions de chasse alliés arrivent et mitraillent les locomotives et la pelleteuse, les rendant inutilisables. Nous rentrons au camp, le travail est devenu impossible. Les mardis 3 et 4 avril, nous restons au camp. Dehors, c'est la panique un peu partout. Les bombardements se succèdent presque sans interruption. Après l'appel du soir qui est rapide, la soupe distribuée, nous allons nous coucher. A peine sommes-nous endormis, que l'on nous rassemble en colonne par cinq et par commando dans le camp. Notre kapo n'est pas là. PYCK a disparu. On sent que quelque chose va se passer. Dans la journée du 4 avril, l'Allemagne sentant venir sa défaite, HITLER donne l'ordre d'exterminer tous les détenus sans exception, par tous les moyens, afin de cacher aux troupes alliées l'immensité et la monstruosité de leurs crimes. Malgré les procédés les plus barbares d'extermination employés assez de détenus survécurent pour en témoigner."
Début avril 45, le kommando retourne à Ellrich-théâtre.
René Morel: "La SS Baubrigade IV (Brigade de construction), dépendant initialement de Buchenwald, sera rattachée administrativement, à partir d’octobre 44, au grand camp de Dora. Dora qui fut la première usine souterraine au monde où se fabriquaient les armes secrètes des nazis, les VI et V2. Dora où périrent 20.000 déportés de toutes nationalités.
Aussi, à la SS Baubrigade IV, les très dures conditions de travail imposées aux détenus représentaient un supplice quasi quotidien. Par tous les temps, sous la chaleur caniculaire de l’été, sous les pluies diluviennes de l’automne et par le froid intense d’un hiver très rigoureux, c’était toujours la pelle et la pioche. Des travaux de terrassement épuisants qui eurent raison de la vie d’un certain nombre, surtout après le 14 janvier 1945 quand il fut décidé dans toute l’Allemagne nazie la mobilisation totale. Cette décision arbitraire contraignait les déportés concentrationnaires à travailler non seulement 12 heures par jour pendant six jours, mais supprimait un dimanche sur deux de repos hebdomadaire. C’était condamner les déportés à travailler jusqu’à l’extrême limite de leurs forces et nombre d’entre eux tomberont au travail complètement épuisés par ces conditions inhumaines. Il n’était pas rare, durant les mois de février et mars 1945 de voir un mort ou deux ramenés le soir au camp par les déportés d’un Kommando de travail. Il faut dire aussi, qu’au mois de février et mars, les rations alimentaires avaient considérablement diminué par rapport à ce qu’elles étaient en juin ou juillet 44. A notre arrivée, et durant les premiers mois de l’été, jusque vers la fin août, c’était un pain rectangulaire à base de farine de seigle de 1.500 grammes environ pour trois détenus. Chaque ration étant accompagnée d’un bâton de margarine ou d’une rondelle de pâté ou de boudin. Le matin, c’était du café ersatz avec la distribution de pain, et le soir un litre de soupe très épaisse à base de pâtes et de flocons de céréales. Cette nourriture relativement abondante et très nourrissante, même si ces rations étaient insuffisantes pour les plus jeunes, était destinée à maintenir les détenus en bonnes conditions musculaires pour leur permettre d’accomplir le très dur travail qui leur était imposé. Ceux de Gunzerode furent en effet affectés à la construction d’une voie ferrée stratégique qui devait relier l’usine souterraine de Dora à Osterode et au-delà en évitant de passer par le tunnel d’Ellrich. Chantier hautement prioritaire et stratégique pour les nazis. N’était-il pas question de faire transporter sur cette voie ferrée non seulement les fusées VI et V2, ces armes secrètes qui devaient assurer la victoire du Grand Reich, mais aussi des super-fusées qui iraient frapper les Etats-Unis d’Amérique et qui étaient en cours d’élaboration ? Cependant, les conditions atmosphériques, les pluies diluviennes de l’automne en particulier, firent que cette voie ferrée stratégique, ce projet démentiel, ne sera jamais achevée. Au début du mois de novembre, la plupart des chantiers échelonnés dans la vallée de l’Helme, furent transformés en océans de boue où les déportés, mal chaussés et mal vêtus, pataugeaient toute la journée trempés jusqu’aux os. Les engins mécaniques, pelleteuses, excavatrices, furent immobilisés. Aussi, voyant que leur entreprise gigantesque ne serait jamais achevée, et voyant la défaite pointer à l’horizon par les avances continues tant à l’Est qu’à l’Ouest des armées alliées, les SS décidèrent de réduire encore plus les rations alimentaires dans le but de faire mourir lentement tous les déportés.
En mars 45, depuis que les armées alliées avaient franchi le Rhin, ce n’était plus que la boule de pain pour sept, c’est-à-dire 200 grammes environ, et un liquide baptisé soupe où nageaient quelques filaments de légumes déshydratés et des traces de pommes de terre. Seul, le fait d’être servie chaude procurait une sensation de mieux être. Mais à ce régime-là, les muscles avaient fondus et quand arriva le 6 avril, la plupart des détenus survivants étaient devenus d’une maigreur hallucinante.
Pour le 1er avril 1945, jour de Pâques, la situation militaire à l’Ouest s’était considérablement dégradée pour les armées hitlériennes. Les Allemands battaient en retraite quand ils ne se rendaient pas en masse aux forces anglo-américaines qui avançaient à pas de géants. Le 4 avril, Kassel avait été prise par les troupes de la 1re Armée US du général Hodges tandis que la Ille Armée du général Patton fonçait sur la Thuringe avec Leipzig comme objectif. C’est alors que le 3 avril un violent bombardement aérien secoua la ville de Nordhausen par où transitaient de nombreuses unités de la Wehrmacht en retraite. Cette ville de 45.000 habitants où avait travaillé un grand nombre de déportés de la SS Baubrigade IV fut rasée à 75 % les 3 et 4 avril par des raids massifs de l’aviation alliée. On dénombra plus de 8.000 victimes dont 1.723 déportés, entassés dans la Boelke-Kaserne. Il faut dire que la Boelke-Kaserne était devenue, depuis des mois, un immense mouroir où étaient déversés les déportés dans un état de faiblesse extrême des camps d’Ellrich-gare et de Dora. Aussi, avec ces bombardements massifs, les flammes de l’immense brasier de la ville de Nordhausen avaient illuminé les dernières nuits des déportés de la SS Baubrigade IV, du camp du Théâtre, qui avaient hâte de voir la fin de leur calvaire. Oui, depuis Ellrich, ville située à environ douze kilomètres de Nordhausen, on avait pu voir ces lueurs gigantesques monter dans le ciel nocturne et former une fantastique colonne thermique au-dessus de la vallée de la Zorge.
C’est dans cette atmosphère d’apocalypse que fut décidé par les SS l’évacuation d’une partie des déportés de la SS Baubrigade IV le matin du 6 avril 1945." (dans Les derniers supplices ou Mémoires d'Apocalypse)
