L’évasion de François Curis qui avait été fait prisonnier à la suite d'une délation lors de sa tentative de rejoindre Alger en passant clandestinement la frontière espagnole du 8 mai au 4 juin 1943 est racontée avec moulte détails par l'un de ses camarades d'infortune Jean LENGLET Enseigne de vaisseau pilote de l’aéronavale. Ce récit écrit juste après les évènements, ce qui le rend très authentique, a été publié en 2017 dans Les Cahiers de l'Ardhan n° 32 /2017 www.aeronavale.org 86 rue d’Amsterdam 75009 Paris

Ce texte contient de nombreux commentaires sympathiques et chaleureux sur François Curis et sa famille qui a accueilli à Lyon Jean Lenglet après son évasion.

DEUX TENTATIVES D'ÉVASION PAR L'ESPAGNE EN 1943

PREMIÈRE EXPÉDITION MANQUÉE

Du 8 mai au 4 juin 1943

(Rédigé à Tournon-sur-Rhône, le 8 août 1943)

Venant de Paris, je suis passé à V. [Je suppose qu'il s'agit de Voiron] le 8 mai 1943 où j'ai vu S. Le départ, qui devait avoir lieu le lundi 10 mai, était retardé au lundi suivant 17 mai; mais du moins j'étais fixé sur le lieu et l'heure du rendez-vous. Pour la première fois j'avais quelque chose de précis.

N'ayant rien d'autre à faire pendant les huit jours qui me restaient à passer en métropole, je me décidai à aller faire un tour en Haute-Savoie que je ne connaissais pas du tout. Après deux jours passés à Annecy, je pris le train pour Annemasse, ville sans intérêt, du moins au premier coup d'œil, d'où je repartis immédiatement par le train vers la vallée du Giffre, en direction de Samoëns. J'ai gardé le souvenir d'une vallée prospère où toute la population semble être aux champs. Samoëns et les dernières stations avant elle sont des stations de sport d'hiver.

A cette époque de morte saison, on n'y voit pas un chat. On parle beaucoup de « maquis ». C'est le pays rêvé, surtout pour les gens du pays qui peuvent venir se ravitailler facilement dans leur village. On voit de temps en temps des camions chargés de miliciens remonter vers la montagne. En redescendant, je vais faire un tour à Thonon qui m'écœure et je repars pour Aix-les-Bains, puis Lyon.

Je pars enfin de Lyon le samedi 15 mai en direction de Perpignan où j'arrive le lendemain dimanche.

Pour avoir l'air d'un monsieur qui vient passer au moins trois mois dans la ville, j'ai pris la précaution de prendre un manteau et une grosse valise, encombrante, mais qui ne pèse pas très lourd. Pour plus de précaution, en arrivant, je sors par le buffet de la gare au lieu de prendre la sortie normale, ce qui m'évite un contrôle éventuel d'identité. A ce propos, il est digne de noter que neuf gares sur dix ne possèdent pas un buffet qui a deux entrées, une sur le quai et une sur l'extérieur, remarque utile pour les voyageurs qui ne peuvent s'offrir le luxe d'un billet ou fiche d'admission ou qui ont malencontreusement égaré leur billet en cours de route.

A Perpignan, que je connais déjà pour y avoir passé deux jours, je m'oriente facilement. Les hôtels sont pleins mais je trouve quand même une turne sous les combles, dans un hôtel réquisitionné aux 4/5 par les Allemands. Il y a juste la place du lit, d'un lavabo étroit, mais pour une nuit c'est suffisant. Dans l'après-midi, je consulte un annuaire pour repérer la rue du rendez-vous et je vais aussitôt la reconnaître : ça m'évitera demain des hésitations inutiles.

Le lendemain, je paresse au lit jusqu'à 10h, le rendez-vous étant seulement avant midi. Je suis un peu ému d'être si près du but et j'ai le cœur un peu serré à la pensée que peut-être je ne vais pas trouver monsieur X vers qui on m'envoie. Vers 11 h, j'entre dans la maison du rendez-vous et je demande à voir monsieur X. C'est une aimable personne aux formes un peu débordantes qui me répond avec un gracieux sourire que monsieur X est au premier étage, qu'elle l'envoie chercher et qu'il va arriver tout de suite. Je suis soulagé de me voir affirmer l'existence de ce monsieur X, clef de mon avenir. Du coup, j'allume une cigarette ; la matrone qui m'a accueilli me tape immédiatement, pour ne pas me gêner sans doute ; je lui offre une Gauloise avec bonne grâce et nous devisons cinq minutes de la pluie et du beau temps.

Sur ce, monsieur X descend et je lui dis que je viens de la part de S à V. X est jeune et a l’air sympathique, quoique mal réveillé. Sur ces entrefaites un troisième personnage, dégingandé, avec une tête de cheval maigre, se présente comme venant de la part de S. à V. (c'est-à-dire la même source que moi) et demande monsieur X. Du coup celui-ci est étonné car il nous déclare n'en attendre qu'un et pas deux ? Il nous prend chacun à part pour éclaircir la question. En fait c'est moi qu'il attend ; le second personnage a été envoyé in extremis et de ce fait n'a pas eu le temps d'être annoncé. Il arrive néanmoins à prouver sa bonne foi à X qui décide de l'incorporer au convoi ; puis il nous fixe rendez-vous à midi et demi au même endroit.

Je reviens à l'heure dite. Cette fois nous sommes six. X nous déclare que tout va bien, qu'il ne manque plus qu'un homme à l'appel et que le départ aura lieu ce soir vers 18h. Il nous fixe rendez-vous à 16h précises toujours au même endroit et nous allons déjeuner par groupes. Je pars avec un dénommé C (François CURIS) jeune type qui a l’air sympa et D rencontré le matin mais qui a l’air beaucoup moins.

NOTE : François Curis Né à Lyon le 22 février 1920. Engagé volontaire le 1/9/1939. Le Brevet d'observateur en avion en avril 1940. Affecté en escadre mai-juin 1940. Nommé sous-lieutenant (Air) en juin 1940. De l'armistice de juin 1940 à novembre 1940: Centre d'instruction au Bombardement (CIB) de Toulouse-Francazal ; Brevet de chef de bord; bombardement. En avril 1943, envoyé en Algérie comme spécialiste aviation; arrêté à la frontière espagnole; interné à la citadelle de Perpignan. Évadé le 1/6/1943. A partir de juillet 1943, promu lieutenant (FFI) EM Vercors (par ordre du général Duval). Chef du 2ème bureau jusqu'en janvier 1944. Aide de camp du colonel, puis général Descour, gouverneur militaire de Lyon. Croix de guerre. Médaille de la Résistance. Remerciements à l'amiral Edouard Scott de Martinville pour communication de ces renseignements.

L'après-midi passe vite. Avec Curis je fais trois ou quatre magasins avant de trouver une mauvaise paire de savates en raphia avec lesquelles je n'aurais sûrement pas pu faire les 10 heures de marche prévue. Je liquide ensuite ma carte de pain en achetant des biscottes et, dernière démarche, je renvoie ma valise où j’ai réussi à caser le pardessus, en colis l'adresse adéquate. Je n'ai conservé dans ma poche revolver que ma brosse à dent, mon rasoir et un savon à barbe. Peu avant 16h, j'arrive au rendez-vous, les savates d'une main, les biscottes de l'autre.

Nous nous trouvons finalement à sept dans une petite turne où l'on n'a guère la place de se remuer. X arrive, nous distribue à chacun 200 pesetas et nous explique un peu de quoi il s'agit. Nous devons partir de Perpignan en voiture jusqu’à un point situé en dehors de la zone interdite et, de là, par une marche tune dizaine d'heures nous trouver en Espagne. En Espagne, deux solutions : ou bien nous arrivons à rejoindre Barcelone à pied sans nous faire repérer, ou bien nous tombons sur les gendarmes espagnols, ce qui est le cas le plus probable. Dans ce cas, ayant sur nous de l'argent espagnol et pouvant donner en plus le nom d'un répondant en Espagne, nous serons placés dans les nombreux hôtels réquisitionnés par les Américains, logés et nourris à leurs frais, avec autorisation de nous promener dans un rayon de 50 kilomètres. Le transit vers l'Afrique du Nord se fera ensuite. Je décide in petto d'essayer de gagner Barcelone sans me faire coincer, ce qui me semble être encore le plus sûr.

Une question que X ne peut résoudre est celle des papiers. Nous lui demandons s'il vaut mieux garder ses papiers d'identité ou les faire disparaître ; il ne sait que répondre et laisse à chacun la solution de son cas particulier. Comptant bien ne pas être pris, je décide de garder sur moi ma carte d'officier et des papiers militaires prouvant que je suis breveté pilote.

Enfin, dernière recommandation, il nous indique ce que nous devons dire si nous sommes pris pendant le trajet en voiture : dans ce cas, il est entendu que nous allons faire un gueuleton dans un petit bled de la région. Il s'empresse d'ajouter qu'il y a 99 chances sur 100 pour que ça marche, que le procédé fonctionne depuis longtemps et qu'il a toujours bien marché. L'atmosphère de la turne commence à s'alourdir de la fumée de nombreuses cigarettes.

Sur les sept que nous sommes, trois sont de mon âge, dans la trentaine, deux ont bien 35 ans et le quatrième doit bien avoir ses quarante piges. Nous discutons les derniers détails, savoir ce qu'on emporte, ce qu'on laisse, etc... X nous annonce la venue du grand patron pour 7h et le premier départ pour 8 h. Le temps passe assez vite, le paquet de biscottes aussi.

Je finis sur un coin de commode une lettre commencée le matin. Sans qu'on me jette positivement des regards soupçonneux, je sens quand même une gêne légère dans l'atmosphère.

Évidemment, je ne connais aucun des six autres, qui eux-mêmes ne se connaissent sans doute pas entre eux. Dans ces conditions, on peut tout supposer.

A 19h, le grand patron arrive, élégant et sympathique. Il nous répète ce que X nous a dit et nous souhaite bonne chance. Le premier départ doit avoir lieu à 20h pour un groupe de quatre et vers 21h pour les trois autres. Ayant déjeuné avec Curis et D, je vais dîner avec eux dans un restaurant assez éloigné, que X nous indique. L'éloignement et la bonne chère aidant, nous sommes de retour à 20h15. Les quatre autres sont déjà partis. Par la suite, je regretterai amèrement ce maudit quart d'heure.

Pour passer le temps jusqu'à 21h, je fais dans la turne un feu de joie avec tous les papiers qui encombrent mon portefeuille, y compris la carte d'alimentation.

La suite prouvera qu'il aurait été plus astucieux de la renvoyer à la famille à toutes fins utiles. En tout cas, maintenant, je me sens parfaitement libre et détaché.

J'ai sur moi, outre mes papiers, 200 pesetas et 200 francs français, un stylo, un portemine et les objets de toilette déjà cités. J'ai confié la paire d'espadrilles à Curis qui a une sacoche. Ce n'est pas le poids de mes bagages qui me donnera des courbatures !

X arrive peu avant 21h; la voiture nous attend en bas. Nous descendons rapidement, sortant de la maison par deux portes différentes et nous sommes deux secondes après dans la voiture. C'est une conduite intérieure d'aspect confortable. Curis et D montent à l'arrière ; je m'installe à côté du chauffeur. Le grand patron nous serre la cuillère avant de partir et la voiture démarre à toute vitesse. Tout se passe comme sur des roulettes.

Je ne connais pas du tout la région et je ne sais où nous allons. Par la suite, en reconstituant le parcours, je sus que nous étions sur la route de Fourques. En traversant ce bled, le chauffeur se fiche dedans et doit demander deux fois sa route pour se retrouver sur le bon chemin. Cela nous fait perdre du temps.

La route monte, mais la voiture marche très bien. Vers 21h45, je demande au chauffeur si nous sommes loin du rendez-vous. « Dans cinq minutes, nous y serons », me répond-t-il. Je me sens un peu mal à l'aise dans cette voiture où nous pouvons être coincés comme des rats si nous tombons sur un barrage ; pourtant je n'ai aucun pressentiment précis, simplement l'envie que cela finisse vite et de me retrouver sur mes deux pattes.

Tout à coup une silhouette se dessine sur le bord de la route. Le chauffeur s'arrête et ladite silhouette, que je distingue mal car il commence à faire nuit noire, s'engouffre derrière. C'est un des deux passeurs, chargé de surveiller la route. Le second passeur est avec les quatre premiers, à un km de là environ, ils nous attendent. Le passeur sitôt embarqué, nous démarrons, dépassons une croisée de chemins vers laquelle je me détourne pour regarder la plaque indicatrice et, 200 mètres plus loin, nous tombons en plein sur la patrouille. J'ai juste le temps de distinguer un feu rouge, d'entendre des vociférations, de réaliser que nous sommes « cuits » et je me trouve dans la voiture stoppée avec un énorme pistolet sous le nez et un Frisé qui hurle « papiiir ». Nous sortons tous nos papiers qui sont en règle y compris ceux de la bagnole ; le Frisé, qui me semble être un sous-officier de la Wehrmacht, empoche les cartes d'identité et nous fait descendre.

Sur le sol, je distingue l'effectif de la patrouille ; ils sont trois, tous des colosses, deux ont un pistolet et le troisième un mousqueton. Le side-car est au milieu de la route, un peu en avant de la bagnole. Quant à nous cinq, le chauffeur, le passeur, D, Curis  et moi-même, nous regardons le bout de nos souliers d'un air contraint. Je suppose que nous avons l'air classique des types qui viennent de se faire pincer après un mauvais coup. Le chef douanier, car c'en est un, prend rapidement une décision. Il fait monter le passeur et le chauffeur devant dans la voiture. Il monte lui-même derrière avec C et D. Quant à moi, on me fait signe d’embarquer dans le side-car. La voiture démarre aussitôt et le side-car suit derrière à 20 mètres. Assis confortablement dans le caisson, je fume cigarette sur cigarette, ne sachant si elles me seront prises à l’arrivée. Des deux douaniers assis sur la moto, l’un conduit, l’autre derrière lui me menace de son pistolet en éprouvant le besoin de prendre l’air vache. Peut-être me prend-il pour un type dangereux malgré mes airs innocents et mon complet bourgeois. En tout cas, pas moyen de lui jouer un mauvais tour en cours de route. Tout ce que je peux faire, c'est de retirer discrètement les pesetas de mon portefeuille et de les balancer par-dessus bord. C'est ma première revanche.

Vers 22h15, nous arrivons à un poste que nous saurons bientôt être Le Boulou. On nous fait entrer dans une turne qui est une ancienne cuisine. Il y a des placards dans tous les coins et des objets hétéroclites traînent un peu partout. La fenêtre unique a ses volets fermés ; à la porte, qui reste ouverte, le chef douanier poste deux sentinelles, c'est trop d’honneur ! A la manière dont il distribue les ordres, c’est le chef du poste. Nous sommes assis sur un banc et sur les chaises que ces messieurs ont l’amabilité d’aller chercher. En principe, toute parole échangée provoque un rugissement de la sentinelle, mais nous pouvons quand même, par quelques murmures, échafauder notre petite histoire ; la manière toute fortuite dont nous nous sommes rencontrés au café ; comment par le plus grand des hasards nous nous sommes aperçus de notre commun désir d'aller faire un gueuleton dans les environs et comment, l'un de nous disposant d'une voiture, nous avons mis incontinent notre projet à exécution. Tandis que chacun polit et repolit dans sa tête les détails de cette agréable plaisanterie, le temps passe.

Enfin, on vient chercher les premiers d’entre nous. Le plus près de la porte, c’est R le chauffeur. Un quart d’heure plus tard, il revient avec une moue que chacun peut interpréter à sa guise. C'est ensuite le tour de Curis. Étant le plus loin de la porte, je passerai le dernier. Je suis aussi celui que la sentinelle voit le moins bien et j’en profite pour planquer mes objets de toilette dans un placard. Je pourrais aussi y planquer mes papiers (ceux qui me restent, c’est-à-dire mes papiers de pilote) mais je préfère les garder plutôt que d’être pris sans papiers. La suite prouvera que j’avais tort. J’ai tout le temps d'examiner notre passeur. C'est un paysan catalan. Il a une bonne bille rasée, air trapu et hermétique. Quand on lui fait signe d'encouragement, il sourit, la peau se plisse autour de ses petits yeux et il se passe une grosse patte velue autour du cou, voulant sans doute dire par là qu'il compte être pendu ou avoir la tête coupée. Naturellement, nous répondons par de grands gestes de protestation. D, qui est à côté de moi ne semble pas très à son aise ; il est blanc et son front est couvert de grosses gouttes de sueur. Il passe le quatrième. Son interrogatoire dure longtemps.

Enfin il revient, c'est mon tour. La turne où se passe l'interrogatoire est juste en face de la nôtre. J'ai le tort d'y entrer la pipe à la bouche et les mains dans les poches ; une grande claque que je n'ai pas eu le temps de parer me rappelle brutalement à la réalité. Je le prends de très haut et j'engueule le chef douanier qui me l'a appliquée en lui disant que son incorrection est inadmissible vis-à -vis d'un officier et qu'il aura bientôt de mes nouvelles. L'interprète, douanier lui aussi, traduit ; le chef daigne sourire d'une pareille forfanterie mais le mot « officier » l'a visiblement impressionné. Avec l'interprète, il se penche sur ma carte et l'examine attentivement.

La pièce est nue et comporte seulement une table et une chaise ; quatre Frisés constituent l'ameublement : le chef, l'interprète et deux autres. Ils mesurent tous au moins 1,80 m et des têtes de bonnes brutes de sous-off d'au moins quinze ans de service. Leur uniforme diffère de celui de la Wehrmacht par un liseré sur les épaulettes. Ayant examiné ma carte, le chef me fait signe de me déshabiller. Ils palpent mes vêtements au fur et à mesure et déposent sur la table tous les objets qu'ils trouvent dans mes poches. Ce butin est maigre. Ils ne me demandent pas d'enlever mes chaussettes et n'ont pas l'air de voir ma montre. Pour des douaniers, ce n'est pas très consciencieux. Cela fait, je me rhabille et l'interrogatoire commence. Je débite ma petite histoire au fur et à mesure des questions et l'un des Fritz, faisant office de scribe, prend des notes. Décidément, ce terme d’officier doit chatouiller désagréablement l'épiderme du chef, car il veut à toute force que je sois un aspirant ou un élève ou quelque chose d'approchant. De plus il semble peu au courant des grades dans la Marine. Son émule en France ne l'aurait sûrement pas été plus. Le ton de la conversation reste assez élevé sans atteindre au hurlement. Le chef veut absolument me faire dire que j'allais en Espagne. Devant une pareille supposition, je prends l'air désolé du type dont les bras tombent devant une ânerie sans pareille. Par contre, il oublie de me poser des questions auxquelles il serait très difficile de répondre (où est ma carte d’alimentation par exemple) et grâce auxquelles il pourrait aisément me prouver la fausseté de mes déclarations. Il faut croire que l'astuce ne l'étouffe pas car il me renvoie au bout d’un quart d'heure en me traitant de menteur. La première séance et terminée. Nous ne sommes plus que quatre, car D n'est pas revenu de son interrogatoire. Nous nous creusons les méninges pour savoir ce qu'il a bien pu devenir.

Une heure plus tard, deuxième séance. Cette fois il s'agit d’une fouille en règle. Nous saurons par la suite qu’ils ont trouvé 200 pesetas sur D qui n’a pas su les camoufler et ils espèrent en trouver sur chacun de nous. Cela constituerait en plus d'une preuve accablante pour nous, un petit bénéfice qui n'est pas à négliger. Cette fois, ils n'oublient pas de me faire enlever mes chaussettes et ils palpent très minutieusement pantalon et veston dont ils découpent les épaules pour vérifier si le bourrage ne contient rien de suspect. Cette fois, ils râlent vraiment de ne point trouver ce qu'ils escomptent. A ce propos, il est possible que D ait parlé et leur ait raconté ce qui s'était passé l'après-midi avec X. D'autre part, nous vîmes arriver quatre jours plus tard à la citadelle de Perpignan le propriétaire de la maison du rendez-vous. Or X est certain qu'il a été arrêté parce que l'un de nous cinq a parlé ; s’il en est ainsi, c'est presque sûrement D.

Il doit être maintenant environ 2 h du matin. Chacun de nous réalise petit à petit qu'il a perdu sa liberté et qu'au minimum il moisira en caisse ou en camp de concentration jusqu'à la fin de la guerre. Les sentinelles assez bonasses nous laissent chuchoter à mots couverts. R, qui pilotait la voiture pour la première fois, la trouve particulièrement mauvaise. Il a des motifs particuliers de se faire de la bile car il a une jeune femme et un gosse de vingt jours qui l'attendent chez lui. Le passeur sans doute le plus philosophe des quatre, s'est couché par terre et somnole. Assis sur une chaise, à ressasser deux ou trois idées qui me tournent en rond dans le crâne, le temps me paraît d'une lenteur désespérante : une résignation morne remplace petit à petit tout autre sentiment.

Toute fuite semble impossible, car le seul fait d'ouvrir le volet ferait un chahut terrible et dehors il doit y avoir de grands chiens policiers. La matinée du lendemain se passe beaucoup plus vite. Les nombreuses allées et venues des gens du poste, le bruit des voitures que nous entendons passer à 50 m de là, tout cela nous distrait. Les sentinelles, qui se relèvent toutes les deux heures, nous laissent maintenant parler sans élever la voix. Nous faisons naturellement un tas d'hypothèses sur la disparition de D.

Au début de l'après-midi, nous repassons une dernière fois dans la turne de l'interrogatoire. Pour moi, ça se passe très bien. Le chef douanier, courtois me fait asseoir ; en entrant il me demande de répéter ma déclaration qui est écrite à la machine au fur et à mesure (en allemand) en trois exemplaires, A la fin, il relit fait traduire par l'interprète, me demande si je n'ai rien à ajouter et me fait signer. Nous en avons fini avec les douaniers. Peu après, on vient chercher R. suis le passeur, qui ne reviennent pas. Un type en civil vient me chercher à mon tour : il emporte mes déclarations sous le bras et apparemment il est sans armes. Nous traversons la route pour aller dans un bâtiment qui est de l'autre côté. Au passage de la route, j'ai bien la tentation de faire un croc en jambes à mon appariteur et de filer sur la campagne, mais cette apparente facilité m'est suspecte. Je ne bouge pas. Le type m'introduit dans une grande pièce bien meublée, ayant table, fauteuils, tapis, etc. Un homme très jeune, en complet noir, l'air vache, feuillette un dossier ; une femme d'environ 35 ans se fait les ongles dans un fauteuil. Tout cela semble très bourgeois, rien d'une chambre de torture. Mon appariteur tend mon dossier au policier tandis que la dame jette sur moi un coup d'œil inquisiteur ; l'appariteur discret se retire. Un sourire sarcastique apparaît bientôt sur la face maigre du policier, puis il parle en allemand, ou plutôt il hurle ses phrases qu'il martèle en passant de grands coups de badine dans le vide. La femme interprète écoute, semble y prendre un vif plaisir et me regarde d'un air vaguement sadique. Quand le type s'arrête, elle interprète : "Ici, c'est la Ges-ta-po". Je ne sais pas pourquoi elle me montre les gencives en articulant ces syllabes auxquelles elle semble attribuer un effet magnétique.

Il y a pour moi deux solutions, me dit-elle. Ou bien me comporter en officier franc et loyal et reconnaître que j'allais en Espagne ; ou bien, si je persiste dans mes déclarations fausses, on me traitera en bandit, bien qu'on en éprouve la peine la plus vive. Après ces préliminaires, l'interrogatoire commence. C'est la répétition en un peu mieux de ce qui s'est passé avec le douanier. Il me demande un aperçu schématique de ma vie jusqu'à aujourd'hui, les lycées où j'ai fait mes études, les étapes de ma carrière militaire. Pour la famille, il se borne à me demander les noms et prénoms des père et mère, sans même me demander leur adresse. Il est vrai qu ils l'auront facilement à la Gestapo de Paris. Cette première partie se passe très bien. On arrive ensuite au point délicat. Le policier s'approche à me toucher et me regardant dans le blanc des yeux : « Vous alliez en Espagne. » Moi : « Non... » Je n' achève pas car il m'envoie un direct sous le menton, bien appliqué et se recule vivement. L'entretien commencé cordialement prend un ton plus âpre. Puisque je m'en tiens décidément à cette version du gueuleton, le policier entreprend de me démontrer que ça ne tient pas debout, ce qui n'est pas difficile. Malgré tout, il n'y avait sur moi aucune preuve flagrante et je me cramponne à ma version. Ça finit par exaspérer mon sbire qui s'approche de nouveau et me flanque un coup de trique dans le dos, vexant mais peu douloureux.

Comme je commence à en avoir assez, je lui déclare que devant un tel procédé, je ne dirai plus rien. En somme il m'a procuré un moyen commode de cesser l'entretien. Malgré tout, j'en ai gros sur le cœur et je voudrais bien pouvoir lui dire qu'effectivement j'allais bien en Espagne et que par-dessus le marché je les emm... tous. J'ai la sagesse de garder ça pour moi. La séance se termine sous les sourires sardoniques de l'interprète. Je signe ma déclaration en trois exemplaires. L'appariteur revient et me reconduit à la tume du Boulou. Avant de partir, le policier me promet qu'on me fera bien parler.

Vers cinq heures de I‘après-midi, nous nous retrouvons tous les quatre. Toujours pas de nouvelles de D. Nous nous questionnons mutuellement sur nos entretiens avec la Gestapo. Le passeur ne parlant pas français, impossible de savoir ce qu'il a raconté. B a raconté son emploi du temps depuis 20 h, sous la menace qu'on allait arrêter sa femme et son gosse. Il reconnaît ainsi implicitement faire partie d’une organisation pour passages clandestins de la frontière. Curis a joué le pauvre type embarqué dans une histoire dont il ne comprend pas grand-chose, mais il a quand même reconnu qu’il allait en Espagne pour éviter la relève. En somme, je suis le seul à m'être accroché à cette version du dîner à plusieurs ; c'est maintenant sans raison d'être et je pourrai l'abandonner à mon tour à mon prochain interrogatoire.

Nous sommes tous assez déprimés et R trouve notre situation assez mauvaise. Nous décidons de partir la nuit même par la fenêtre dont nous avons ouvert les volets pendant la journée. Vers 18 h, la situation se présente mieux. Un des douaniers nous annonce notre transfert à la citadelle de Perpignan le soir même et nous dit que notre cas n'a rien de bien grave. Du coup la gaîté nous revient, nous sommes presque heureux et nous discutons le coup avec le douanier interprète qui nous fait de grand laïus de morale. A 20 h, on nous embarque tous les quatre dans un camion gazogène. Avant de partir, j’ai récupéré mon portefeuille moins les 200 balles, la petite monnaie et tous les autres objets. Ils n'ont gardé que mon porte-cigarettes en cuir. Parcours rapide entre Le Boulou et Perpignan où nous arrivons 20 minutes plus tard. Première formalité : il faut passer dans les pattes du greffier. C'est un affreux juteux [adjudant], bas-duc et contrefait, avec une énorme pipe à la bouche et toujours en train de gueuler. Je le vois très bien comme adjudant instructeur pour roman de Courteline. Il nous consigne tous nos objets personnels qu'il met dans une enveloppe séparée pour chacun de nous et qui nous suivra à la sortie de prison. Je n'ai pu conserver que mon savon à barbe et un bijou féminin qui sera mon tabou. Je regrette particulièrement mon rasoir. Cela fait, un caporal prend un énorme trousseau de clefs et nous fait signe de le suivre ; une sentinelle ferme la marche. Nous sommes conduits a nos appartements.

On est très vite arrivé, car c'est à 10 minutes de la grande voûte d'entrée. La porte est massive ; le caporal ouvre et galamment nous prie de passer devant. Une fois entrés, il referme la porte, et voilà, nous sommes en taule. C'est une grande pièce qui doit faire dans les 15 m de long sur 5 de large. Le plafond très haut est en forme de voûte et un soupirail s'ouvre dans le mur du fond, très haut. À notre arrivée, un certain nombre d'individus, torses nus, faces hirsutes, se lèvent des bas flancs qui courent de chaque côté de la muraille et nous dévisagent avec curiosité. Nous nous couchons sans attendre sur quatre paillasses vides alignées côte à côte et, cinq minutes plus tard, un Frisé éteint la camoufle de l'extérieur. Les questions fusent de partout. « Qui êtes-vous ?» « Où avez-vous été pris ?»     « Comment cela s'est-il produit ?» « Qu’est-ce qu'ils vous ont fait ?» « Il paraît que les Alliés ont débarqué en Sicile ?» Et d’autres...

Moroses, Curis et moi nous gardons le silence, le nez dans la paille. R, qui est de meilleure humeur, répond pour nous. Quand il annonce qu' il est lui-même un sous-préfet hors cadre, un silence approbateur accueille ses paroles. On sent l'auditoire flatté de la qualité des nouveaux arrivants. Les murmures cessent petit à petit et, vers 23 h, on peut commencer à roupiller. Le plumard est constitué par une planche légèrement inclinée sur laquelle est posée une paillasse remplie de paille. J'ai une couverture pour me couvrir. J'ai dû très bien dormir cette nuit-là.

Le lendemain, nous faisons plus ample connaissance avec les habitants de l’endroit. Commençons par les plus anciens. L’aïeul est un Espagnol de 45 ans, voûté, les cheveux gris. Il est là depuis 40 jours et prétend qu'il a été arrêté à cause d'une « dénonce » comme il dit. Il habitait auparavant dans une roulotte ; le changement ne semble pas l'incommoder outre mesure. Il a toujours un mégot à la bouche, se signale par des incongruités aussi fréquentes que sonores, ce qui a le don d'irriter ses voisins. J'oubliais de vous le nommer : il s'appelle Joseph. C'est lui qui balaye la chambrée et distribue la soupe.

Il y a un autre vieux, que tout le monde appelle Banyuls parce qu’il a été arrêté à Banyuls. Photographe de son métier, il prenait innocemment deux Frisés en photos avec des fortifications en second plan. Il a de plus l'avantage d’appartenir au parti communiste qu’il a renié depuis longtemps prétend-t-il. Sa face rouge et boutonneuse n’attire pas la sympathie. D’ailleurs, autant Joseph bat l'estrade, autant lui reste couché sur sa paillasse, l'air maussade. Parmi les autres, il y a beaucoup d'étudiants, deux qui viennent de finir « Piston » [École Centrale], un lieutenant de réserve, deux sous-lieutenants de l'armée de l'Air. Tous ont été pris pour le même motif que nous. Un groupe de quatre s’est fait cueillir à la descente du car en zone libre. La bagatelle leur aura coûtée 20 000 francs par tête de pipe. Très vite nous sympathisons. Il y aura suffisamment de joueurs pour faire un bridge.

A 7 h, bruit dans la serrure ; tout le monde se met sur son séant. Un Fritz apporte le café et la confiture, petit déjeuner du matin. Joseph, distributeur officiel, est seul debout. Il aligne les gamelles par terre et partage la confiture en parts égales ; seule la sienne est plus grosse! Pendant cette opération magique, nous sommes tous les jambes pendantes, l'œil fixe et la bouche ouverte surveillant le va-et-vient de la casserole jusqu'aux gamelles. L'opération finie, chacun saute à bas de son lit et se précipite sur la gamelle qu'il a repérée. Quelques collisions sans gravité. Le café étant en abondance, il n’y a pas de bagarre. La confiture qui reste au fond de la gamelle sert à le sucrer. Cinq minutes plus tard, ce premier repas est terminé. Du haut de sa paillasse, on jette la gamelle par terre, qui fait grand bruit et, repus, on se recouche jusqu’à 8 h pour la première sortie. Nous nous mettons en rang par trois dans la ruelle ; deux sont chargés de la tinette qui pendant la journée occupe discrètement un coin de la pièce.

Pour cette première journée, **Curis **et moi sommes de « tine ». Au départ chacun arrache à sa paillasse ou à celle du voisin une poignée de paille pour usage personnel. Une fois en rangs, nous nous dirigeons d’un pas mesuré vers la plate-forme, sise à 200 m de là, où sont installés les W.C. de mon nouveau domaine. Pendant le parcours, une sentinelle nous précède, une nous suit ; le caporal se balade entre les deux, son trousseau de clefs à la main, en bon chien de garde. Sur le parcours nous voyons des visages à travers les barreaux du premier étage, qui nous regardent curieusement. Derrière une des fenêtres, des femmes aux cheveux mal peignés et au corsage chiffonné nous regardent passer d'un œil avide. Je suis un peu vexé d'être vu pour la première fois une tinette à la main.

Nous restons environ 10 minutes sur la plate-forme susdite, puis la colonne se reforme et nous allons à la salle des lavabos. C'est une grande salle vide avec une mangeoire qui court tout le long de la muraille et des robinets par-dessus. Banyuls se lave les mains. Joseph se donne un coup de peigne ; quant aux autres, ils réussissent à se laver la figure tant bien que mal. Mon savon à barbe me sert de savon tout court. J'ai aussi ma brosse à dents que je perdrais malheureusement huit jours plus tard. La séance dure environ un quart d'heure. Nous en sortons tout neufs, l'air pimpant. Au retour, je jette un coup d’œil galant vers ces dames ; elles semblent remarquer mon port altier et ma noble prestance.

La matinée passe ensuite en bavardage. Suivant I'humeur, on vient tailler une bavette sur la paillasse de qui bon vous semble. À midi, la soupe. Le contenant est généralement un ancien seau hygiénique, le contenu une soupe aux fèves et aux pommes de terre plus ou moins épaisse. Le même cérémonial qui le matin préside au petit déjeuner. Une sieste bienfaisante, de midi à 4 h nous permet de reposer nos forces. Ensuite, je joue au bridge jusqu’à 6 h alors qu'un Frisé apporte le pain (400 g par tête de pipe) et la soupe. Le pain étant tout partagé, il n’y a pas de disputes. Quelquefois, un seau de patates s'ajoute à ce menu. Leur distribution est longue et méticuleuse car il importe que chacun ait sa bonne part.

Aux environs de 20 h, c'est la deuxième et dernière sortie. Même itinéraire que le matin avec les lavabos en moins. Cette plate-forme où sont alignés cinq ou six « reposoirs » est assez élevée. De là, la vue porte jusqu'au Pic du Canigou qui provoque plus d’une réflexion amère et désenchantée. Face à la montagne, dans l'air pur du soir, à peine chargé de quelques volatiles émanations, je fais un brin de culture physique. B, qui est champion de France de saut en longueur, s'entraîne à la requête des sentinelles, amoureuses du beau mouvement d'un corps qui s'arc-boute et se détend. Quelques têtes légères parlent d’évasion, de fuite éperdue par-dessus la muraille, et d'une course fantastique dans la campagne, qui nous conduirait jusqu’à Barcelone. Je me laisse prendre quelquefois à ces mirages et alors je jette des clins d'œil furtifs aux sentinelles. La séance dure d'un quart d'heure à une demi-heure selon l’humeur de nos gardiens.

A 21 h, dans notre tune ou il commence à faire sombre, les chuchotements discrets font place aux bavardages discordants et bientôt, dans la paix de soir, chacun s’endort en pensant à sa dulcinée. Et c'est ainsi que huit jours ont passé, dirait le poète. Ils passent lentement à vrai dire. Je me suis lié d’amitié avec Curis qui est mon voisin de couche. C'est un aviateur de réserve, type très sympa, et nous nous découvrons de nombreuses amies communes. Quelquefois le soir, une voix s'élève dans la nuit, très pure et très chaude. C'est un Juif Grec qui habite au premier étage. Il parle anglais, sert d'interprète aux Allemands et nous chante des romances espagnoles qui nous laissent émerveillés sur notre paillasse. Les Allemands eux-mêmes qui chantent tout le temps, se taisent et on n’entend rien d’autre que cette voix ample et magnifique qui nous dit l'amour, la mort, le regret. Immobiles sur nos paillassons aucun de nous ne donnerait sa place, sauf pour la liberté, et encore !

Quelquefois aussi, vers 22 h, la porte s'ouvre et on pousse à l'intérieur un type à l'air ahuri. Les mêmes questions qui nous ont assaillis lui pleuvent dessus. Généralement touché de l'intérêt qu'on lui porte, il répond de bonne grâce. Nous vîmes ainsi arriver deux jeunes ouvriers, dont un rouquin, tous deux ouverts et sympas, pris à 200 m de la frontière. Une autre fois, c'est un terroriste Belge, ouvrier spécialiste en instruments de contrôle ; il nous chante des tragédies d’une voix dure et forte et nous récite aussi des poèmes. C’est un vieux routier, difficile de savoir au juste ce qu’il a dans la tête, mais sympa au fond ; avec sa femme, ils ont tous les talents : à eux deux ils ont réussi à camoufler 10 000 francs nous confie notre homme avec un clin d'œil malin.

Ces huit jours voient aussi un renversement du ministère. Joseph est solennellement destitué de ses fonctions de distributeur. Chacun a pu remarquer en effet, que sur toute la longueur du parcours de nos sorties, il passe son temps à fouiller les tas d'ordures à la recherche d'un mégot. Il serait maladroit d'écrire jusqu'où sa passion le pousse à aller les chercher. Et pourtant il proteste et se défend comme un beau diable. Il a même le culot de me dire, en me montrant ses mains crochues aux ongles noirs qu'elles sont bien aussi propres que les miennes. Ulcéré il doit se retirer devant l'unanimité. Le rouquin, cuistot de son métier, est nommé à sa place ; il donnera toute satisfaction.

Je suis entré à la citadelle le mardi 18 mai à 21 h. Le mardi suivant, vers 16 h, le Juif grec vient dans notre turne avec le caporal, plusieurs listes à la main. Il les prend une à une et épelle les noms à haute voix. Je suis aussi ému que si c'était la liste d’entrée à la Baille (Ecole Navale). Quand le Juif a fini, je retombe sur le matelas, découragé : je suis recalé. Par chance Curis reste aussi ; nous nous ennuierons moins. Presque tous les autres partent, y compris nos trois compères car, dans l'intervalle, D est arrivé en nous disant qu’on l’a conservé trois jours au Boulou parce qu'on l'accusait en plus de trafic de devises (on lui avait pris les pesetas qu'il avait sur lui). La plupart partent pour Compiègne. Ils ne savent pas au juste ce qui les attend mais ils sont heureux ; heureux de partir, de changer d'air, de voir du nouveau. Le petit coiffeur lui-même, qui a été arrêté parce qu'ayant chez lui des paquets de tracts et deux revolvers et pourtant il va à Fresnes où on pourrait bien le faire passer à la casserole. Nous nous serrons tous la main ; ils complètent chacun leur inscription sur le mur en inscrivant la date de leur départ. A 16 h. la porte se referme. Nous restons, Curis et moi. Joseph, Barvale et quelques autres. Les joueurs de bridge sont malheureusement partis. La clientèle qui reste est moins sympathique. Les jours qui suivent vont passer encore plus lentement, il faut attendre jusqu’au mardi suivant pour savoir si nous partirons.

Le jeudi suivant je suis convoqué de nouveau par la Gestapo. L'interrogatoire se passe dans une petite salle nue de la citadelle. C'est un officier qui m'interroge. Il me déclare que mes « assertions » précédentes étant « réticentes », il est dans l'obligation de m’interroger à nouveau. Cette fois, je ne fais aucune difficulté pour reconnaître que j'allais en Espagne. Pour expliquer la manière dont j'ai rencontré X, je débite une histoire que j'ai eu tout le temps de mûrir pendant ces dix jours. Elle est vraisemblable et on ne me pose pas trop de questions indiscrètes. Une seule question embarrassante : « Une fois en Espagne, vouliez-vous rallier l'armée de Giraud pour combattre l'Axe? » Là, je bafouille, je raconte que j'ai été ému par les histoires de « relève » (La relève est le dispositif mis en place par le régime de Vichy pour répondre aux besoins de main d’œuvre exigés par les allemands en échange de la libération de prisonniers de guerre français; c’est l’ancêtre du STO , Service du Travail Obligatoire) et qu'une fois en Espagne, je ne sais pas ce que j'aurais fait; il vaut mieux limiter les frais, n'est-ce pas! L'interrogatoire, qui dure une heure, se passe le plus courtoisement du monde. J'ai avoué ce qu'il voulait que j'avoue ; je sens mon affaire désormais classée et que je ferai partie du prochain voyage vers Compiègne. (NDLR : Compiègne était le centre de transit vers les camps de travail en Allemagne).

Un peu retirés sur nous-mêmes, Curis et moi tenons maintenant de longs conciliabules, couchés l'un en face de l'autre, un coude sous la tête. Comment sortir de là ? Il y a bien un moyen de sortir de la citadelle, mais il est vraiment peu sûr et finalement nous préférons tenter notre chance pendant le voyage à Compiègne, plutôt qu'ici où, si ça rate, nous risquons de faire un mois de cellule supplémentaire. À force d'envisager la question sous tous les angles nous nous persuadons mutuellement que ce voyage sera notre salut. Le temps passe.

D'autres locataires remplacent les suivants. Il vient un jour trois Allemands, peu sympathiques, qui discutent à perte de vue et resquillent les couvertures. L'un d'eux prétend avoir été un grand metteur en scène en Amérique et avoir fait travailler Charles Boyer. Il a fait la guerre dans la Légion Étrangère et était en dernier lieu conducteur de travaux sur un chantier Todt. Il a une tendance très nette à la ramener, mais se fait mettre en boîte. Une autre figure, plus sympa celle-là, vient nous tenir compagnie : c'est « le Tondu » un type de 30 ans, déjà gras, les oreilles décollées et de petits yeux perçants. Il a fait la guerre civile en Espagne dans les rangs de la Fédération Anarchiste Ibérique ; il a fait ensuite son service en France, la guerre de 39, après quoi, s'étant démobilisé trop vite, on le met en tôle à Perpignan précisément. Son stage terminé, il part en 40 pour rejoindre sa femme en Espagne. Là, après deux mois de liberté, Franco le fait mettre à l'ombre. On ne trouve pas les preuves de sa participation à la Guerre Civile, sans quoi il ne serait plus de ce monde ; néanmoins, comme on le juge dangereux, on le laisse en prison à Valence. II en sort au bout de trente mois parce que volontaire pour le service en Allemagne. Les Espagnols l’amènent sous bonne escorte à Cerbère, le remettent aux Frisés qui le mettent immédiatement à l'ombre à Perpignan. Quand j'en suis parti le 1er juin, il y était encore. Il devait bien avoir violé quelques nonnes et égorgé deux ou trois curés pendant la guerre de 36, mais il avait dû le faire sans méchanceté ; c’était vraiment la crème des types, c'est un de ceux que je regrette.

Mardi 1 er juin1943

Le Juif grec revient avec de nouvelles listes. Dans la turne, nous sommes cinq élus, dont Curis et moi. Une joie lumineuse nous imprègne, la liberté est proche : nous partons pour Compiègne. Au-dessus de mon lit, j'inscris la date de mon départ : je suis resté quinze jours. Mon paquet est vite fait. J'ai l'air assez bourgeois avec la veste de pyjama de Curis en guise de chemise. Rasé du matin, je me sens bien disposé pour un tour dans la campagne. On nous rassemble, une quarantaine environ. Nous sommes enfournés dans un camion qui sort de la citadelle, suivi à 20 mètres par une voiture de la Gestapo avec quelques-uns de ces messieurs. Nous traversons rapidement la ville pour arriver à la gare de marchandises. Le camion stoppe devant une voiture de 3ème classe, à couloir, de type courant. Curis et moi nous montons les premiers et nous installons chacun dans un coin, près de la vitre, côté opposé au couloir. Nous sommes huit par compartiment. Les Frisés qui nous convoient sont une douzaine, sous le commandement d'un adjudant. Il y a cinq sentinelles dans le couloir. Le dos contre la paroi extérieure, chacune d'elles regarde et surveille deux compartiments. L'adjudant passe dans tous les compartiments, vérifie que la vitre est bien levée et les rideaux baissés. Nous vérifions derrière son dos que la vitre est bien susceptible de s'abaisser et la remontons aussitôt. Il est inutile d'essayer quoi que ce soit avant la nuit noire.

Nos compagnons de voyage nous sont inconnus ; ils habitaient d'autres salles de la citadelle. Parmi eux, trois Espagnols dont un Andalou qui va nous seriner les oreilles pendant le voyage avec une mélopée sur trois notes. Nous démarrons vers 17 h. Aux nombreux va-et-vient, il est facile de deviner que nous sommes rattachés à un wagon de marchandises. Curis et moi sommes très optimistes. L'évasion est possible : il suffira de baisser la vitre, de lever le rideau et de sauter. Tout ça ne doit pas demander deux secondes. Une inattention de la sentinelle doit nous suffire. Sûrs de notre projet, nous regardons béatement défiler le paysage en écartant le rideau d'un doigt léger. Pour passer le temps, nous mangeons les 24 heures de vivres qu'on nous a donnés en partant. Je me fais d'excellentes tartines beurrées. Je dévore ma part de viande et de fromage. Résultat, j'attrape un mal au ventre carabiné qui va me tenir plié en deux jusque tard le soir. Curis est d’ailleurs dans le même état.

À Narbonne, des infirmières allemandes viennent nous servir des boissons chaudes, infusions genre tilleul ; charmant ! Onze heures ! La nuit est noire, donc favorable à nos desseins. Curis et moi montons chacun dans un filet, pensant que de là il sera plus commode de sauter. Aucune réaction de la sentinelle. Une lutte tenace et sournoise s’engage alors avec la sentinelle. Curis, légèrement relevé sur un coude, la surveille d'un œil. Chaque fois qu'elle détourne les yeux de notre coin, Curis me fait signe et j'essaye de baisser la vitre en glissant une main sous le rideau. Le jeu dure une demi-heure. Les temps que laisse la sentinelle sont trop courts et il est très difficile de baisser une vitre en appuyant par-dessus. Nous sommes dégoûtés, il faut attendre une occasion meilleure.

Vers minuit et demi, Curis, qui connaît la région, me signale que nous approchons de Toulouse. C'est là l'endroit le plus propice car il connaît bien la ville et a une adresse où se cacher. Le jeu reprend. Peine perdue : impossible de baisser la vitre, même en synchronisant nos efforts. Je saute alors du filet et reprend ma place dans le coin. Curis, dans son filet, surveille toujours la sentinelle. Même jeu. Mais cette fois, de ma place, en tirant vers le bas, je réussis à tirer la vitre tout doucement vers le bas. Je surveille le rideau avec angoisse car, la vitre baissée, il commence à s'agiter et si la sentinelle s'en aperçoit, c'est foutu. À ce moment, le train ralentit, Ô miracle! C'est juste I'instant que choisit la sentinelle pour allumer sa cigarette à celle de l'adjudant qui est à un pas de là, dans le couloir. L'Espagnol qui est au coin opposé en diagonale, donc tout près de la sentinelle, a compris notre jeu et l'encourage. Il agite vivement la tête en roulant les yeux vers la fenêtre, tandis que Curis fait un léger signe de la main. A cette double information, je n'hésite pas, je décroche le rideau qui se relève avec un bruit sec, j'empoigne la barre qui sépare la fenêtre en deux par le milieu et je saute. Je retombe de l'autre côté sur le ballast à quatre pattes. Je me relève illico et je file aussi vite que je peux dans la direction opposée à la marche du train. À 50 m de là peut-être, je me retourne pour voir si Curis est derrière moi, mais je ne vois personne. La voiture où j’étais il n y a pas 5 secondes était en queue de train et elle a déjà disparu derrière un train de marchandises qui vient en sens inverse. Je ne perds pas mon temps à réfléchir et je file tout de suite vers l’extérieur des voies ; je franchis une barricade et je suis dans la rue. Personne. J’aime autant ça.

NOTE : François Curis sautera quelques secondes plus tard et se cassera la cheville en tombant sur le ballast. Les deux compères ne se retrouveront que quelques mois plus tard à Lyon.

Je longe les murs, prends la première rue sur ma droite, qui semble monter vers les faubourgs, Il est 1 h du matin et, à mi-côte, je rencontre un type, jeune ouvrier sérieux, à qui je demande le chemin de la campagne. Il me dévisage un instant et m'indique la direction d’où je venais. C’est une rue vaguement éclairée dont les maisons ont l'air de se disséminer vers le haut. À mi-chemin, effrayé par le boucan que font mes godasses à clou, j ôte mes souliers et continue sur mes chaussettes. Un peu plus loin, gêné par mes chaussettes qui font des plis sous les pieds, je les enlève et marche pieds nus. En haut de la rue effectivement, c’est presque la campagne ; des maisons isolées avec des jardins et, à 200 m, un grand terrain vague. Je franchis un certain nombre de grillages, les godasses reliées par un lacet, autour du cou. J’arrive au terrain vague. Une barrière en bois m'en sépare. Je l'agrippe et d'un bond, je saute de l’autre côté. Aïe ! Je retombe sur un tas de ferrailles. Je ressens une vague douleur au pied gauche. Tout est calme aux alentours, pas un bruit, pas une lumière, je suis presque sauvé. Le terrain vague se trouve être un champ labouré où j’avance péniblement. Arrivé au milieu, je me repère. Il me faut bien cinq minutes avant de trouver l'étoile polaire, tant j'ai du mal à concentrer mon esprit. L'étoile repérée, je file un peu à droite direction nord-nord-est vers Saint-Céré. Mon pied commence à me faire mal ; je le tâte, il est gluant. Par la suite je vais essayer toutes les combinaisons : pieds nus, pieds dans les chaussettes seules ou pieds nus dans les souliers. Au bout d’une demi-heure, chaussettes et souliers sont gorgés d’eau car la terre est humide. J' adopterai finalement la solution pieds nus dans les souliers ; d’ailleurs dans l’intervalle j’ai perdu une des chaussettes.

Un faubourg de Toulouse s’étend sur ma gauche. Je distingue une espèce de grande bâtisse avec des arches comme en ruines. Je traverse un ruisseau où je me lave le pied, puis une route, un grand jardin ; encore un mur à sauter et cette fois c’est la vraie campagne, plus rien à l’horizon que la plaine et des bosquets par-ci, par-là, Je marche assez vite, les épaules basses, un peu courbé vers le sol, tout I' être aux aguets. Plus tard, isolé dans la campagne, je sens que la partie est gagnée : je fais une prière de remerciement, qui vient du fond du cœur et comme on doit en faire rarement. Mouillé jusqu’au ventre. Je marche jusqu’à 5h du matin Vers 4h un chien aboie dans la campagne : je me jette à plat ventre dans le blé, le cœur battant. Bientôt il cesse d'aboyer. Je repars et il reprend ses aboiements ; comble de malchance un autre lui répond dans le lointain. Je dois me raisonner cinq bonnes minutes pour comprendre que personne ne se dérangera pour un clébard qui aboie dans la nuit et que je peux reprendre ma route en toute tranquillité. L'étoile polaire, bonne fille, brille toujours. L'aube se lève vers quatre heures et demie. Sans ma blessure au pied, j’aurais continué tout droit jusqu’à Saint-Céré a travers champs ; je sais que j’ai environ 150 km à faire, ce n’est pas grand-chose. Mais mon pied blessé m'ennuie à cause d'une infection possible. A 5 h. j’aperçois un clocher sur ma route et je décide de demander aide au curé. Vingt minutes plus tard, je lis sur le porche d’entrée qu’il y a ce jour-là mercredi une messe à 7h30. Tout le monde dort dans le petit village. La nature vierge est d'une fraîcheur souveraine. De tout mon être, je ressens la beauté du spectacle : la liberté est à moi et le Roi n'est pas mon cousin. Ça ne m'empêche pas de grelotter. Pour me réchauffer, je fais pendant deux heures de la gymnastique suédoise, derrière une tombe, dans le cimetière attenant à I'église. À 7h20, je me présente l'air dégagé devant l'église. Le curé est près du bénitier. Je le prends à part et lui demande s'il peut me rendre service. Il me répond qu’il n'est pas du pays, mais m'indique la maison d'en face. J'y vais, raconte mon histoire à un brave homme qui m'écoute en hochant la tête. Il nettoie mon pied à l'eau de vie, me donne un morceau de pain, une rondelle de saucisson, 50 francs et me conseille d'aller trouver les gendarmes. Brave type ! Il m'indique aussi l'adresse d'un toubib qui habite tout près de là à Castelmaurou et me donne une vieille paire d' espadrille. J'arrive chez le toubib à 10 h. Sa femme me reçoit et commence par me dire que son mari est en tournée. Je lui explique que c'est urgent, que je suis prisonnier évadé. Alors elle me fait entrer et va réveiller son mari. Il fait sa toilette, prend son petit déjeuner pendant que, assis dans un fauteuil, je râle sec. Enfin, il vient me voir, me fait un pansement correct. La blessure provoquée par un tesson de bouteille n'est pas très profonde, mais on peut toujours craindre I'infection. II n'a malheureusement pas d'ampoule contre le tétanos pour me piquer. Il me suggère la meilleure solution pour mon itinéraire : c'est de rallier Montauban par des petits chemins et là de prendre le train. J'adopte cette solution, car je sais pouvoir trouver de l'argent à Cahors. Je vais faire cahin-caha la route à pied jusqu'à Montauban.

Chemineau peu rassurant, sale et crotté, je vais sur la route, le pied gauche bandé dans mon soulier, le pied droit nu, car j’ai une écorchure au talon. Je tiens négligemment le soulier droit à la main ; j'ai jeté les espadrilles, trop mauvaises, dans le fossé. Chose curieuse, je n'ai ni faim, ni soif et je sens que je ferais comme ça des kilomètres ; je dine quand même le soir à Fronton [19 km de Montauban venant de Toulouse) par acquit de conscience en quelque sorte. Grâce au ciel, je ne rencontre aucun gendarme sur ma route. C'eût été la catastrophe car, naturellement, je n'ai sur moi aucun papier. J'arrive à Montauban le lendemain matin, c’est-à-dire le jeudi matin. A 9h je prends le train et, une heure plus tard, je descends à Cahors, j'ai trois francs en poche. J'arrive à retrouver l'adresse de M. B qui me reçoit très cordialement et me prête 1000 francs. (= 284 EUR selon convertisseur INSSE en tenant compte de l’inflation.) Le soir même, je prends le car qui va seulement jusqu'à La Bastide. De là, je prends, avec un couple, une bagnole particulière jusqu'à Gramat (coût 120 francs) où je couche. Le lendemain vendredi, c'est jour de foire. Le car pour Saint-Céré est à 18h. Manquant de patience, je pars à pied aussitôt après le déjeuner et j'arrive à Saint-Céré vers 17h. La Providence a continué de me protéger, j'ai le cœur joyeux, la marche m'est facile et mon pied n'est presque plus douloureux. En arrivant, je vais voir Mme D. R. qui, un peu abasourdie, me reçoit très gentiment. Après un temps honnête, je lui pose une question, l'air de rien, à laquelle elle répond négativement. Celle que je comptais voire n'est pas là avant les premiers jours de la semaine prochaine. J'encaisse le coup, mais vraiment ce n'est pas de chance ! (Avant la seconde tentative d’évasion, Lenglet se fiancera et le mariage aura lieu en janvier 1945)

SECONDE TENTATIVE RÉUSSIE (Rédigé à Cannes le 16 décembre 1945)

Après I'essai manqué du mois de mai, heureusement terminé par l'évasion à Toulouse, les avatars commencèrent. Mon but était Lyon où j'avais le double avantage de trouver Dé [pour Désiré son frère aîné] et la famille Curis dont le fils s'était évadé avec moi. Je passai successivement par Saint-Céré, Aurillac, La Bourboule où P.P. (Philippe Pétain) prenait justement quelques jours de vacances, entouré d’une nuée de policiers, et enfin Lyon. Le voyage dura huit jours. Sans aucun papier d'identité, il était malsain de se promener à cette époque où on contrôlait partout les identités, et en particulier dans les gares. La chance m' accompagna jusqu’au bout puisque j'arrivai à Lyon vers le 8 juin, sans histoire. Dé fut assez surpris, car l'organisation lui avait dit que j'étais bien passé de l'autre côté des Pyrénées : partant le lendemain pour Vichy, il me promit de renouer le fil.

La famille Curis fut d'une gentillesse extrême. Elle me procura une chambre chez un abbé de leurs amis où je restai une dizaine de jours, pratiquement sans sortir. Famille d’industriels, le père ayant une grosse maison d'électricité, ils étaient tous charmants et simples. Mme Curis me reçut très souvent pendant cette période, malgré les difficultés qu'elle avait à ravitailler sa nombreuse famille ; leurs filles s'occupaient activement, allant chercher des réfractaires en gare de Lyon et les conduisant dans des villes où ils pouvaient se cacher. Le fils était depuis longtemps dans la Résistance quand il reçut l'ordre de partir pour l'Espagne. Mme Curis supportait cette vie tendue avec le sourire.

Au bout de dix jours, j'eus de faux vrais papiers, apportés par un père jésuite qui passait son temps à faire de fausses identités. Jusqu'à ce moment, tout avait marché comme sur des roulettes et j'espérais déjà repasser la frontière dans les huit jours. Le fils Curis revint sur ces entrefaites et put reprendre contact avec son organisation lyonnaise. Il fut entendu qu’on nous mettrait sur une liste, lui et moi, et que nous partirions dans une quinzaine de jours. J'en profitai pour faire un voyage à Saint-Céré qui finit à Cannes. Intermède sentimental. Je rejoignis Lyon vers le 20 juin, pour apprendre que la liaison était coupée dans cette ville ; il fût impossible de la renouer par la suite. Je m'accrochai alors à un tuyau de Grenoble ; pendant trois semaines je fus suspendu aux basques d’un intermédiaire qui me promettait le départ par avion; après ce délai, lassé d’attendre, je partis pour Toulouse, nanti de renseignements assez vagues. En passant par Vichy, premier jalon de la première expédition, celui qui avait un poste important à la radio me donna un tuyau pour renouer le fil à Toulouse. Arrivé dans cette ville, première déception, le tuyau donné par Vichy, incomplet, ne me donne rien. Je vais alors chercher le gîte chez les Frères de Purpan, grâce à une recommandation des Curis.

Jean Langlet , traversera finalement la frontière espagnole en Andorre, au départ de Foix le 17 août 1943 et rejoindra le consulat britannique à Barcelone le 28 août 1943, puis Alger le 16 Octobre. Il disparaîtra au Vietnam, le 7 novembre 1961 lors d' une mission de bombardement en tombant au sol près de l’objectif, après avoir décollé  du porte avion Arromanche .

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